Материал: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II

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où la voie est coupée. Si le retour se fait néanmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au travail inégal du
balai, qui a laissé en place des parcelles de l'odorante poussière. Les fourmis qui ont contourné la partie
balayée peuvent avoir été guidées par les déblais rejetés latéralement. Avant de se prononcer pour ou contre
l'odorat, il convient donc de recommencer l'expérience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever
radicalement toute matière odorante.

Quelques jours après, mon plan bien arrêté, Lucie se remet en observation et ne tarde pas à m'annoncer une
sortie. J'y comptais, car les Amazones manquent rarement d'aller en expédition dans les après-midi lourdes et
chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet
jalonnent encore le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable à mes desseins.

Un tuyau de toile servant à l'arrosage du jardin est fixé à l'une des prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte,
et la route des fourmis se trouve coupée par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une longueur
illimitée. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide, afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce
qui pourrait être odorant. Ce lavage à grande eau dure près d'un quart d'heure puis, quand les fourmis
s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse d'écoulement et réduis l'épaisseur de la nappe liquide
pour ne pas outrepasser les forces de l'insecte. Voilà l'obstacle que les Amazones doivent franchir, s'il leur est
absolument nécessaire de suivre la première piste.

Ici l'hésitation est longue, les traînards ont le temps de rejoindre la tête de la colonne. Cependant on s'engage
dans le torrent à la faveur de quelques graviers exondés; puis le fond manque, et le courant entraîne les plus
téméraires, qui, sans lâcher leur prise, s'en vont à la dérive, échouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive
et recommencent leurs recherches d'un gué. Quelques fétus de paille apportés par les eaux s'arrêtent çà et là:
ce sont des ponts branlants où les fourmis s'engagent. Des feuilles sèches d'olivier deviennent des radeaux
avec cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres manoeuvres, un peu par d'heureuses
chances, gagnent, sans intermédiaires, la rive opposée. J'en vois qui, entraînés par le courant à deux ou trois
pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent fort soucieux de ce qu'ils ont à faire. Au milieu de ce
désordre de l'armée en déroute, au milieu des périls de la noyade, aucun ne lâche son butin. Il s'en garderait
bien: plutôt la mort. Bref, le torrent est franchi tant bien que mal, et cela par la piste réglementaire.

L'odeur de la voie ne peut être en cause, ce me semble, après l'expérience du torrent, qui a lavé le sol quelque
temps à l'avance et qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la traversée. Examinons maintenant ce qui
se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une sur la piste, en effet, sera remplacée par une autre
incomparablement plus forte, et sensible à notre odorat, tandis que la première ne l'est pas, du moins dans les
conditions que je discute ici.

Une troisième sortie est épiée, et sur un point de la voie suivie, le sol est frotté avec quelques poignées de
menthe que je viens de couper à l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la même plante, je
recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent, sans paraître préoccupées, la zone
frictionnée; elles hésitent devant la zone jonchée de feuilles, puis passent outre.

Après ces deux expériences, celle du torrent qui lessive le sol, celle de la menthe qui en change l'odeur, il n'est
plus permis, je crois, d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie suivie au départ.
D'autres épreuves achèveront de nous renseigner.

Sans rien toucher au sol, j'étale maintenant en travers de la piste d'amples feuilles de papier, des journaux que
je maintiens avec quelques petites pierres. Devant ce tapis, qui change complètement l'aspect de la route sans
rien lui enlever de ce qui pourrait être odorant, les fourmis hésitent encore plus que devant tous mes autres
artifices, même le torrent. Il leur faut des essais multipliés, des reconnaissances sur les côté, des tentatives en
avant et des reculs réitérés, avant de se hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin
franchie et le défilé reprend comme d'habitude.

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Une autre embûche attend plus loin les Amazones. J'ai coupé la piste par une mince couche de sable jaune, le
terrain lui-même étant grisâtre. Ce changement de coloration suffit seul pour dérouter un moment les fourmis,
qui renouvellent ici, mais moins prolongées, leurs hésitations devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle
est franchi comme les autres.

Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissipé les effluves odorants dont la piste pourrait être
imprégnée, il est d'évidence que, puisque les mêmes hésitations, les mêmes arrêts se reproduisent, ce n'est pas
l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie
l'aspect de la piste d'une façon quelconque, par les érosions du balai, le flux de l'eau, la verdure de menthe, le
tapis de papier, le sable d'une autre couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hésite et cherche à se
rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une vue très myope pour laquelle quelques
graviers déplacés changent l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de feuilles de menthe,
une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour par le balai, et des modifications moindres encore,
transforment le paysage; et le bataillon, pressé de rentrer au plus vite avec son butin, s'arrête anxieux devant
ces parages inconnus. Si ces zones douteuses sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant à
travers les bandes modifiées, quelques fourmis finissent par reconnaître, au-delà, des points qui leur sont
familiers. Sur la foi de ces clairvoyantes, les autres suivent.

La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en même temps à son service la mémoire précise des lieux. La
mémoire d'une fourmi! Qu'est-ce que cela pourrait bien être? En quoi ressemble-t-elle à la nôtre? À ces
questions, je n'ai pas de réponse; mais quelques lignes me suffiront pour démontrer que l'insecte a le souvenir
assez tenace et très exact des lieux qu'il a une fois visités. Voici ce dont j'ai été témoin à bien des reprises. Il
arrive parfois que la fourmilière pillée offre aux Amazones un butin supérieur à celui que la colonne
expéditionnaire peut emporter. Ou bien encore la région visitée est riche en fourmilières. Une autre razzia
serait nécessaire pour exploiter à fond l'emplacement. Alors une seconde expédition a lieu, tantôt le
lendemain, tantôt deux ou trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route, elle va droit au
gîte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement par la même voie déjà suivie. Il m'est arrivé d'avoir jalonné
avec de petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mètres, le chemin suivi une paire de jours avant, et
de surprendre les Amazones en expédition par la même route, pierre par pierre. Elles vont passer par ici, elles
vont passer par là, me disais-je d'après les cailloux de repère; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient là,
longeant ma pile de cailloux, sans écart notable.

À plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance d'émanations odorantes répandues sur le
trajet? Nul ne l'oserait. C'est donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mémoire des lieux.
Et cette mémoire est tenace jusqu'à conserver l'impression le lendemain et plus tard; elle est d'une fidélité
scrupuleuse car elle conduit la colonne par le même sentier que la veille, à travers les accidents si variés du
terrain.

Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre la mémoire topographique, qui ne
peut ici lui servir, la région où je la suppose étant encore inexplorée, la fourmi possèderait-elle la faculté
directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilière
ou sa colonne en marche?

Toutes les parties du jardin ne sont pas également visitées par la légion pillarde; la partie nord est exploitée de
préférence, les razzias y étant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne que les
Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; très rarement, je les surprends au sud. Cette partie du jardin
leur est donc, sinon totalement inconnue, du moins bien moins familière que l'autre. Cela dit, voyons la
conduite de la fourmi dépaysée.

Je me tiens au voisinage de la fourmilière; et quand la colonne revient de la chasse aux esclaves, je fais
engager une fourmi sur une feuille morte que je lui présente. Sans la toucher, je la transporte ainsi à deux ou
trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction sud. Cela suffit pour la dépayser, pour la

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désorienter totalement. Je vois l'Amazone, remise à terre, errer à l'aventure, toujours le butin entre les
mandibules bien entendu; je la vois s'éloigner en toute hâte de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois
revenir sur ses pas, s'écarter de nouveau, essayer à droite, essayer à gauche, tâtonner dans une foule de
directions sans parvenir à se retrouver. Ce belliqueux négrier, à la forte mâchoire, est perdu à deux pas de sa
bande. Il me reste en mémoire quelques-uns de ces égarés qui, après une demi-heure de recherches, n'avaient
pu regagner la voie et s'en éloignaient de plus en plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que
faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre jusqu'au bout ces stupides pillards.

Répétons l'expérience mais en déposant l'Amazone dans la région nord. Après des hésitations plus ou moins
longues, des recherches tantôt dans une direction et tantôt dans une autre, la fourmi parvient à retrouver sa
colonne. Les lieux lui sont connus.

Voilà certes un hyménoptère totalement privé de cette sensibilité directrice dont jouissent d'autres
hyménoptères. Il a pour lui la mémoire des lieux et plus rien. Un écart de deux à trois de nos pas suffit pour
lui faire perdre la voie et l'empêcher de revenir parmi les siens; tandis que des kilomètres, à travers des
parages inconnus, ne mettent pas en défaut le Chalicodome. Je m'étonnais tantôt que l'homme fût privé d'un
sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La distance énorme entre les deux termes comparés pouvait
fournir matière à discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux insectes très voisins, de
deux hyménoptères. Pourquoi, s'ils sortent du même moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de
plus, caractère bien autrement dominateur que les détails de l'organisation? J'attendrai que les transformistes
veuillent bien m'en donner raison valable.

Cette mémoire des lieux, dont je viens de reconnaître la ténacité et la fidélité, à quel point est-elle souple pour
retenir l'impression? Faut-il à l'Amazone des voyages réitérés pour savoir sa géographie; ou bien une seule
expédition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne suivie et les lieux visités sont-ils gravés dans le souvenir?
La Fourmi rousse ne se prête pas aux épreuves qui donneraient la réponse: l'expérimentateur ne peut décider si
la voie où la colonne expéditionnaire s'engage est parcourue pour la première fois; et puis il n'est pas en son
pouvoir de faire adopter par la légion tel ou tel autre chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilières,
les Amazones se dirigent à leur guise, et leur défilé ne souffre pas notre intervention. Adressons-nous alors à
d'autres hyménoptères.

Je choisis les Pompiles, dont les moeurs seront étudiées en détail dans un autre chapitre. Ce sont des chasseurs
d'araignées et des fouisseurs de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord capturé et paralysé;
la demeure est ensuite creusée. Comme la lourde proie serait grave embarras pour l'hyménoptère en recherche
d'un emplacement propice, l'araignée est déposée en haut lieu, sur une touffe d'herbe ou de broussailles, à
l'abri des maraudeurs, fourmis surtout, qui pourraient détériorer la précieuse pièce en l'absence du légitime
possesseur. Son butin établi sur l'élévation de verdure, le Pompile cherche un lieu favorable et y creuse son
terrier. Pendant le travail d'excavation, il revient de temps à autre à son araignée; il la mordille un peu, il la
palpe comme pour se féliciter de la copieuse victuaille; puis il retourne à son terrier, qu'il fouille plus avant. Si
quelque chose l'inquiète, il ne se borne pas à visiter son araignée: il la rapproche aussi un peu de son chantier
de travail, mais en la déposant toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voilà les manoeuvres dont il
me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'à quel point la mémoire du Pompile est flexible.

Pendant que l'hyménoptère travaille au terrier, je m'empare du gibier et le mets en lieu découvert, distant d'un
demi-mètre de la première station. Bientôt le Pompile quitte le trou pour s'enquérir de sa proie, et va droit au
point où il l'avait laissée. Cette sûreté de direction, cette fidélité dans la mémoire des lieux peuvent s'expliquer
par des visites antérieures et réitérées. J'ignore ce qui s'est passé avant. Ne tenons compte de cette première
expédition; les autres seront plus concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hésitation aucune, la
touffe d'herbe où gisait sa proie. Alors marches et contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses,
retours fréquents au point même où l'araignée avait été déposée. Enfin, convaincu qu'elle n'est plus là,
l'hyménoptère arpente les environs, à pas lents, les antennes palpant le sol. L'araignée est aperçue sur le point
découvert où je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance, puis brusquement recule avec un

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haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce mort? Est-ce bien là mon gibier? semble-t-il se dire. Méfions-nous!

L'hésitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araignée et l'entraîne à reculons, pour la déposer, toujours en
haut lieu, sur une seconde touffe de verdure, distante de la première de deux à trois pas. Ensuite il revient au
terrier, où quelque temps il fouille. Pour la seconde fois, je déplace l'araignée, que je dépose à quelque
distance, en terrain nu. C'est le moment pour apprécier la mémoire du Pompile. Deux touffes de gazon ont
servi de reposoir provisoire au gibier. La première, où il est revenu avec tant de précision, l'insecte pouvait la
connaître par un examen un peu approfondi, par des visites réitérées qui m'échappent; mais la seconde n'a fait
certainement en sa mémoire qu'une impression superficielle. Il l'a adoptée sans aucun choix étudié; il s'y est
arrêté tout juste le temps nécessaire pour hisser son araignée au sommet; il l'a vue pour la première fois, et il
l'a vue à la hâte, en passant. Ce rapide coup d'oeil suffira-t-il pour en garder exact souvenir? D'ailleurs, dans la
mémoire de l'insecte, deux localités peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut être confondu
avec le second. Où ira le Pompile?

Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle visite à l'araignée. Il accourt tout droit à la
seconde touffe, où il cherche longtemps sa proie absente. Il sait très bien qu'elle était là, en dernier lieu, et non
ailleurs; il persiste à l'y chercher sans une seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La première touffe
de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le préoccupe. Puis commencent des recherches aux
environs.

Son gibier retrouvé sur le point dénudé où je l'avais mis moi-même, l'hyménoptère dépose rapidement
l'araignée sur une troisième touffe de gazon, et l'épreuve recommence. Cette fois, c'est à la troisième touffe
que le Pompile accourt sans hésitation, sans la confondre nullement avec les deux premières, qu'il dédaigne de
visiter, tant sa mémoire est sûre. Je continue de la même façon une paire de fois encore, et l'insecte revient
toujours au dernier reposoir, sans se préoccuper des autres. Je reste émerveillé de la mémoire de ce myrmidon.
Il lui suffit d'avoir vu une fois, à la hâte, un point qui ne diffère en rien d'une foule d'autres, pour se le rappeler
très bien, malgré sa préoccupation de mineur, acharné à son travail sous terre. Notre mémoire pourrait-elle
toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons à la Fourmi rousse une mémoire pareille, et
ses pérégrinations, ses retours au logis par la même voie n'auront plus rien d'inexplicable.

Des épreuves de ce genre m'ont fourni quelques autres résultats dignes de mention. Quand il est convaincu,
par des explorations difficiles à lasser, que l'araignée n'est plus sur la touffe où il l'avait déposée, le Pompile,
disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve assez aisément, car j'ai soin de la placer moi-même
en lieu découvert. Augmentons un peu la difficulté. Du bout du doigt, je fais une empreinte sur le sol, et au
fond de la petite cavité, je dépose l'araignée, que je recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive à l'hyménoptère,
en quête de son gibier égaré, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser sans avoir soupçon que
l'araignée est dessous, car il va plus loin continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le
guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le sol. Quel peut être le rôle de ces
organes? Je l'ignore, tout en affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en quête de son
ver gris, m'avait déjà conduit à la même affirmation; j'obtiens maintenant une démonstration expérimentale
qui me semble décisive. J'ajoute que le Pompile a la vue très courte: souvent il passe à une paire de pouces de
son araignée sans l'apercevoir.

X

FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE

Le laudator temporis acti est malvenu: le monde marche. Oui, mais quelquefois à reculons. En mon jeune
temps, dans des livres de quatre sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable; aujourd'hui,
dans de savants volumes, on nous démontre que la raison humaine n'est qu'un degré plus élevé sur une échelle
dont la base descend jusque dans les bas-fonds de l'animalité. Il y a le plus et le moins, il y a tous les échelons
intermédiaires, mais nulle part de brusque solution de continuité. Cela commence par zéro dans la glaire d'une

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cellule, et cela s'élève jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La noble faculté dont nous étions si fiers est un
apanage zoologique. Tous en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome animé jusqu'à l'anthropoïde, la
hideuse caricature de l'homme.

Il m'a toujours paru que cette théorie égalitaire faisait dire aux faits ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que,
pour obtenir la plaine, on abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vallée, l'animal. À ce nivellement, je
désirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, très
sujettes à discussion, j'observe moi-même pour me former une conviction, je cherche, j'expérimente.

Pour parler sûrement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait bien. Je commence à connaître
passablement l'insecte depuis une quarantaine d'années que je le fréquente. Interrogeons l'insecte, non le
premier venu, mais le mieux doué, l'hyménoptère. Je fais la part belle à mes contradicteurs. Où trouver
l'animal plus riche de talents? Il semble qu'en le créant, la nature s'est complu à donner la plus grande somme
d'industrie à la moindre masse de matière. L'oiseau, le merveilleux architecte, peut-il comparer son travail
avec l'édifice de l'Abeille, ce chef-d'oeuvre de haute géométrie? L'homme lui-même trouve en lui des émules.
Nous bâtissons des villes, l'hyménoptère construit des cités; nous avons des serviteurs, il a les siens; nous
élevons des animaux domestiques, il élève ses animaux à sucre; nous parquons des troupeaux, il parque ses
vaches laitières, les pucerons; nous avons renoncé aux esclaves, lui continue sa traite des noirs.

Eh bien! ce raffiné, ce privilégié, raisonne-t-il? Lecteur, contenez votre sourire: c'est ici chose très grave, bien
digne de nos méditations. S'occuper de la bête, c'est agiter l'interrogation qui nous tourmente: Que
sommes-nous? D'où venons-nous? Donc, que se passe-t-il dans ce petit cerveau d'hyménoptère? Y a-t-il là des
facultés soeurs des nôtres, y a-t-il une pensée? Quel problème, si nous pouvions le résoudre; quel chapitre de
psychologie, si nous pouvions l'écrire! Mais à nos premières recherches, le mystérieux va se dresser,
impénétrable, soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connaître nous-mêmes; que sera-ce si
nous voulons sonder l'intellect d'autrui? Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons à glaner quelques
parcelles de vérité.

Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des définitions savantes. Soyons modestes,
tenons-nous-en au plus simple: il ne s'agit que de la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet à sa cause,
et dirige l'acte en le conformant aux exigences de l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à
raisonner; sait-il à un pourquoi associer un parce que et se comporter après en conséquence; sait-il devant un
accident changer sa ligne de conduite?

L'histoire est peu riche en documents propres à nous guider en cette question; et ceux qu'on trouve épars dans
les auteurs peuvent rarement supporter un sévère examen. L'un des plus remarquables que je connaisse est
fourni par Érasme Darwin, dans son livre Zoonomia. Il s'agit d'une Guêpe qui vient de capturer et de tuer une
grosse mouche. Le vent souffle, et le chasseur embarrassé dans son essor par la trop grande surface du gibier,
met pied à terre pour amputer le ventre, la tête et puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne
moins de prise au vent. À s'en tenir au fait brut, il y a bien là, j'en conviens, apparence de raison. La Guêpe
paraît saisir le rapport de l'effet à la cause. L'effet, c'est la résistance éprouvée dans l'essor; la cause, c'est
l'étendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion très logique: il faut diminuer cette étendue, retrancher
l'abdomen, la tête, les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.[4]

[Note 4: J'effacerais volontiers, si j'en avais la possibilité, quelques lignes un peu vives que je me suis
permises dans le premier volume de ces Souvenirs; mais scripta manent, et je ne peux que réparer ici, dans
une note, l'erreur où je suis tombé. Sur la foi de Lacordaire, qui, dans son introduction à l'Entomologie,
rapporte l'observation d'Erasme Darwin, je croyais qu'un Sphex était donné comme le héros de l'histoire.
Pouvais-je faire autrement, n'ayant pas d'autre livre sous les yeux; pouvais-je soupçonner qu'un entomologiste
de ce mérite fût capable d'une méprise qui remplace une Guêpe par un Sphex. Avec ces données, ma
perplexité fut grande. Un Sphex capturant une mouche, c'était impossible, et je le reprochais à l'historien.
Qu'avait donc vu le savant anglais! La logique aidant, j'affirmais que c'était une Guêpe, et je ne pouvais

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