Материал: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II

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charpente, elle préfère un travail de maçonnerie, fait de petites pierres. La nature des matériaux à la portée de
la Lycose, dans l'étroit voisinage du chantier en construction, décide de la nature de la margelle. Il n'y a pas de
choix: tout est bon à la condition d'être rapproché.

L'économie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte défensive sous le rapport de ses éléments
constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se réduit à
un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reliées avec de la soie, toutes aussi ont même ampleur
que le canal souterrain, dont elles sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'inégalité de diamètre entre le manoir
sous terre et son bastion avancé; il n'y a pas, à l'orifice, cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le
développement des pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmonté par sa margelle, voilà
l'oeuvre de la Tarentule à ventre noir.

Si le sol est terreux, homogène, le type architectural n'a pas d'entraves, et la demeure de l'Aranéide est un tube
cylindrique; mais si l'emplacement est caillouteux, la forme est modifiée suivant les exigences des fouilles.
Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie çà et là les
blocs pierreux contournés par l'excavation. Régulier ou irrégulier, le manoir est crépi jusqu'à une certaine
profondeur d'un enduit de soie, qui prévient les éboulements et facilite l'escalade au moment d'une prompte
sortie.

Baglivi, dans son naïf latin, nous enseigne la manière de prendre la Tarentule. Je suis devenu son rusticus
insidiator
; j'ai agité à l'entrée du terrier l'épillet d'une graminée pour imiter le murmure d'une abeille, et attirer
l'attention de la Lycose, qui s'élance au dehors croyant saisir une proie. Cette méthode ne m'a pas réussi.
L'Araignée quitte, il est vrai, ses appartements reculés et remonte un peu dans le tube vertical pour s'informer
de ce qui bruit à sa porte; mais la bête rusée a bientôt éventé le piège; elle reste immobile à mi-hauteur; puis, à
la moindre alerte, elle redescend dans la galerie coudée, où elle est invisible.

La méthode de L. Dufour me paraîtrait meilleure si, dans les conditions où je me trouve, elle était praticable.
Plonger rapidement un couteau dans le sol par le travers du terrier, de façon à couper la retraite à la Tarentule,
lorsque celle-ci, attirée par l'épillet, stationné dans l'étage supérieur, est une tactique à réussite certaine lorsque
le sol s'y prête; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait enfoncer la lame du couteau dans du
tuf.

D'autres ruses sont nécessaires. En voici deux qui m'ont réussi. Je les recommande aux futurs chasseurs de la
Tarentule. J'introduis aussi profondément que possible dans le terrier un chaume de graminée ayant un épillet
charnu que l'Aranéide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne et retourne mon amorce. Frôlée par le corps
importun, l'Araignée songe à la défense et mord l'épillet. Une petite résistance annonce aux doigts que
l'animal a donné dans le piège, qu'il a saisi de ses crochets le bout du chaume. On tire à soi, lentement, avec
précaution; l'autre tire d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela monte. Je me dissimule
de mon mieux quand l'Aranéide arrive dans le canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et
redescendrait. Je l'amène ainsi, par degrés, jusqu'à l'orifice. C'est le moment difficile. Si l'on continue le
mouvement doux, l'Araignée, qui se sent entraînée hors du logis, rentre aussitôt chez elle. Amener dehors la
bête soupçonneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle apparaît au niveau du sol, brusquement
je tire. Surprise par ce coup de Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lâcher prise; accrochée à l'épillet, elle
est lancée à quelques pouces du terrier. La capture est désormais sans difficulté. Hors de sa demeure, la
Lycose est peureuse, comme effarée, à peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec un chaume est
l'affaire d'un instant.

Il faut quelque patience pour amener jusqu'à l'orifice du terrier la Tarentule qui a mordu sur l'insidieux épillet.
La méthode suivante est plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets un dans un
petit flacon à goulot assez large pour enclore l'orifice du terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi
amorcé. Le vigoureux hyménoptère d'abord vole et bruit dans sa prison de verre; puis, apercevant un terrier
semblable à celui de sa famille, il s'y engage sans grande hésitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend,

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l'Araignée monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques instants l'oreille perçoit une sorte de
chant de mort. C'est le bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait. Puis, brusque
silence. Le flacon est donc enlevé, et une pince à longues branches est plongée dans le puits. Je retire le
Bourdon, mais immobile, mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer. L'Araignée
suit, ne voulant pas lâcher un si riche butin. Gibier et chasseur sont amenés à l'orifice. Méfiante, l'Aranéide
parfois rentre; mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou même à quelques pouces plus
loin, pour la voir reparaître, sortir de sa forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la
demeure est fermée du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi, captatur tamen ista a rustico
insidiatore
. J'ajouterai: adjuvante Bombo.

Ces méthodes de chasse n'avaient pas précisément pour but de me procurer des Tarentules; je tenais fort peu à
élever l'Aranéide dans un flacon. Un autre sujet me préoccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur, qui
vit uniquement de son métier. Il ne prépare pas de conserves alimentaires pour sa descendance; il se nourrit
lui-même de la proie saisie. Ce n'est pas un paralyseur, qui ménage savamment son gibier pour lui laisser un
reste de vie et le maintenir frais des semaines entières; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa
venaison. Avec lui, pas de vivisection méthodique, qui abolisse les mouvements sans abolir la vie, mais une
mort complète, aussi soudaine que possible, qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.

Son gibier, d'ailleurs, doit être robuste et pas toujours des plus pacifiques. À ce Nemrod, embusqué dans sa
tourelle, il faut une proie digne de sa vigueur. Le gros Acridien, à la forte mâchoire, la Guêpe irascible,
l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague empoisonnée, doivent de temps en temps donner dans
l'embuscade. Le duel est presque à parité d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la Guêpe oppose son
stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus? La lutte est corps à corps. Pour la Tarentule, nul moyen
secondaire de défense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la maîtriser. Lorsque, dans sa
grande toile verticale, une Épeire voit un insecte empêtré, elle accourt et par brassées jette sur le captif des
nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute résistance impossible. Sur la proie solidement
garrottée, une piqûre est prudemment faite avec les crochets à venin; puis l'Araignée se retire, attendant que se
soient calmées les convulsions de l'agonie. C'est alors que le chasseur revient au gibier. Dans ces conditions,
aucun danger sérieux. Pour la Lycose, le métier est plus chanceux. N'ayant à son service que son audace et ses
crochets, elle doit bondir sur le périlleux gibier, le dominer par sa dextérité, le foudroyer en quelque sorte par
son talent de rapide tueur.

Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le démontrent assez. Dès que cesse ce
bruissement aigu que j'ai appelé chant de mort, vainement je me hâte de plonger mes pinces: je retire toujours
l'insecte mort, trompe étirée et pattes flasques. À peine quelques frémissements des pattes annoncent que c'est
un cadavre très récent. La mort du Bourdon est instantanée. Chaque fois que je retire une nouvelle victime du
fond du terrible abattoir, ma surprise renaît devant son immobilité soudaine.

Cependant l'un et l'autre ont à peu près même vigueur: je choisis mes Bourdons parmi les plus gros (Bombus
hortorum
 et B. terrestris). Les armes se valent presque; le dard de l'hyménoptère peut soutenir la comparaison
avec les crochets de l'Araignée; la piqûre du premier me semble aussi redoutable que la morsure du second.
Comment se fait-il que la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte très courte, d'où elle sort
indemne? Il y a certainement de sa part une tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible
de croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime, suffise pour un dénouement si
prompt. Le serpent à sonnettes, de terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et à la Tarentule
pas même une seconde. C'est donc l'importance vitale du point atteint par l'Aranéide, bien plus que l'atrocité
du venin, qui nous rendra compte de cette mort soudaine.

Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnaître. Ils entrent dans le terrier, et le meurtre
s'accomplit loin des regards. D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont fines les
armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essayé de
mettre dans le même flacon une Tarentule et un Bourdon en présence. Les deux animaux mutuellement se

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fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur captivité. J'en ai gardé vingt-quatre heures en présence, sans
agression ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de l'attaque, ils temporisent, comme
indifférents. L'expérience est toujours restée sans succès. J'ai réussi avec des Abeilles et des Guêpes, mais le
meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je trouvais le lendemain les deux hyménoptères réduits en
marmelade sous les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouchée que l'Araignée se réserve
pour le calme de la nuit. Une proie capable de résister n'est pas attaquée en captivité. Les soucis du prisonnier
refroidissent les ardeurs du chasseur.

Le cirque d'un large flacon permet à chaque athlète de se retirer à l'écart, respecté de son adversaire,
également respecté. Amoindrissons l'arène, rétrécissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans une
éprouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive mêlée éclate sans résultat sérieux. Si le
Bourdon est en dessous, il se couche sur le dos, et de ses pattes écarte l'autre tant qu'il peut. Je ne le vois pas
dégainer. L'Aranéide cependant, embrassant toute la circonférence de l'enceinte avec ses longues pattes, se
hisse un peu sur la glissante surface et s'éloigne autant que possible de son adversaire. Là, immobile, elle
attend les événements, bientôt troublés par le remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se
fait bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi à distance. Bref, sauf de vifs démêlés lorsque les
deux champions sont en contact, rien ne se passe qui mérite attention. Pas de duel à mort dans l'étroite arène
de l'éprouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute peureuse, une fois hors de chez elle,
l'Aranéide refuse obstinément le combat; et ce n'est pas le Bourdon, si étourdi qu'il soit, qui s'avisera de
commencer. Je renonce à l'expérimentation en cabinet.

Il faut aller sur les lieux mêmes et présenter le duel à la Tarentule, pleine d'audace en son château fort.
Seulement, au Bourdon, qui pénètre dans le terrier et dérobe sa fin aux regards, il est nécessaire de substituer
un autre adversaire, non enclin à pénétrer sous terre. En ce moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la
Sauge Sclarée, l'un des plus robustes et des plus gros hyménoptères de ma région, le Xylocope violet, à
costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa taille de près d'un pouce dépasse celle du Bourdon. Son
coup de dague est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai à ce sujet des souvenirs précis, qui
m'ont coûté cher. Voilà vraiment un antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens à le lui faire accepter.
J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de petit volume mais de large goulot, capable
d'entourer l'entrée du terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour appât.

La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix des Tarentules les plus vigoureuses, les
plus hardies, les plus stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le terrier. Si la Lycose
accourt tout de suite, si elle est de belle taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle est
admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le flacon, avec un Xylocope pour amorce, est
renversé sur la porte de l'une des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur remonte du
fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts
d'heure, les demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a probablement jugé le coup
trop dangereux. Je passe à un second terrier, à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut
pas sortir de son repaire.

La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant de prudentes retraites et surtout par la
chaleur caniculaire de la saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par une abstinence
prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du flacon a la durée d'un clin d'oeil. C'est fait: le robuste
Xylocope est mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la Tarentule n'a pas lâché prise, et
ses crochets sont implantés en arrière de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je lui
soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a piqué de ses crochets à venin les ganglions
cervicaux de l'insecte. Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la soudaineté de mort.
J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais dédommagé de mon épiderme rôti au soleil.

Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard, est-ce coup prémédité? Je m'adresse à
d'autres Lycoses. Beaucoup, beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de leur

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repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à leur audace. La faim, qui fait sortir le
loup du bois, ne peut-elle faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus affamées
apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère et répètent sous mes yeux la meurtrière scène.
Mordue encore à la nuque, exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres, dans des
conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant
deux séances, de huit heures du matin à midi.

J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier comme autrefois le paralyseur: il venait
de m'apprendre qu'il possède à fond l'art de l'abatteur de boeufs des Pampas. La Tarentule est un desnucador
accompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc
une ménagerie de ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet suivant la partie du
corps atteinte par les crochets. Une douzaine de flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers,
que je capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri d'effroi à la vue d'une Araignée,
mon cabinet, peuplé d'affreuses Lycoses, eût paru séjour peu rassurant.

Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on met en sa présence dans un flacon, elle
n'hésite guère à mordre celui qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des pinces, et
je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des
expériences, les crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai d'abord essayé les effets de la
morsure. Atteint à la nuque, l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai été témoin
sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors dans un large flacon qui le laisse libre dans ses
mouvements, l'insecte semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène, il bourdonne.
Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc,
l'insecte est immobile. À peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui se
continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas encore totalement retirée. Puis tout cesse: le
Xylocope est un cadavre.

La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la région cervicale, le vigoureux hyménoptère
périt à l'instant même; et l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué autre part, à
l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses
pattes; et malheur à la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche tandis qu'elles
mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce
périlleux gibier, il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux cervicaux; sinon la vie
du chasseur fort souvent serait compromise.

L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des Sauterelles vertes de la longueur du
doigt, des Dectiques à grosse tête, des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est
foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté résiste assez longtemps. J'ai vu une
Éphippigère, mordue à l'abdomen, se maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la
paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle est tombée pour mourir. Là où
l'hyménoptère, fine nature, succombe en moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un
jour entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des organisations inégalement sensibles, et nous
nous résumerons en ces ceux points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les plus gros,
meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais après un laps de temps qui peut être très variable d'un
ordre entomologique à l'autre.

Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui
présente, à l'entrée du terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent de se jeter sur
le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui
marquerait son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré voulu. Il faut saisir
l'adversaire par là et non autre part. Ce serait l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser
sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite,

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elle épie donc le moment favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la nuque facile à
happer. Si cette condition de succès se présente, elle bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions
du gibier, elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de quatre heures pour assister à
trois meurtres.

Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à produire moi-même la paralysie en inoculant
une gouttelette d'ammoniaque dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la
concentration du système nerveux se prête à cette opération physiologique. L'élève avait convenablement
répondu à l'enseignement des maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien que le
ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe
d'acier, je fais pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un Xylocope ou d'une
Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints
par l'âcre liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort arrive. Cependant cette mort n'est
pas soudaine, les convulsions durent quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous le
rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le liquide employé, l'ammoniaque, ne peut
soutenir la comparaison, pour l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez redoutable, on va
le voir.

Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter le nid. Une goutte de sang coule; le
point atteint s'entoure d'une aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut se servir
de sa patte, qui est traînante, avec les doigts recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas
l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes filles le nourrissent de mouches, de mie de
pain, de pulpe d'abricot. Il se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de la science sera
rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît;
l'infirme accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop. Mais la patte est toujours
traînante. Je crois à une paralysie temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est
refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées, l'oisillon fait la boule, tantôt immobile,
tantôt pris de soubresauts. Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les convulsions
deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est fini. L'oiseau est mort.

Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le regard de mon entourage de muets
reproches sur mon expérience, je sentais autour de moi une vague accusation de cruauté. La fin du misérable
moineau avait contristé toute la famille. Moi-même je n'étais pas sans quelque remords de conscience; le petit
résultat acquis me semblait trop chèrement payé. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui, sans sourciller, et pour
ne pas arriver à grand'chose, ouvrent le ventre à des chiens vivants.

J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe, prise ravageant un carré de laitues. Il
était à craindre que ma captive, avec son famélique estomac, donnât lieu à des doutes s'il fallait la garder
quelques jours. Elle pouvait périr, non de sa blessure, mais d'inanition, si je ne parvenais à lui donner une
nourriture convenable, assez abondante, assez fréquemment distribuée. Je m'exposais ainsi à mettre sur le
compte du venin ce qui pouvait bien n'être que le résultat de la famine. J'avais donc à reconnaître d'abord s'il
m'était possible de conserver la Taupe en captivité. Installée au fond d'un large récipient d'où elle ne pouvait
sortir, la bête reçut pour aliments des insectes variés, Scarabées, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle grugeait
d'un excellent appétit. Vingt-quatre heures de ce régime me convainquirent que l'animal s'accommodait de ce
menu et prenait très bien sa captivité en patience.

Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage, la bête à tout instant se gratte le
museau avec ses larges pattes. Cela cuit, paraît-il, cela démange. Désormais, la provision de Cigales est de
moins en moins consommée; le lendemain au soir, elle est même refusée. Trente-six heures environ après la
morsure, la Taupe meurt pendant la nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le récipient
une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabées.

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