Ainsi la morsure de la Tarentule à ventre noir est redoutable pour des animaux autres que des insectes; elle est
mortelle pour le Moineau, elle est mortelle pour la Taupe. Jusqu'à quel point faut-il généraliser? Je l'ignore,
mes recherches ne s'étant pas étendues plus loin. Il me semble, néanmoins, d'après le peu que j'ai vu, que la
morsure de cette Aranéide ne serait pas chez l'homme un accident négligeable. C'est tout ce que j'ai à dire à la
médecine.
À l'entomologie philosophique, j'ai à dire autre chose; j'ai à lui faire remarquer cette profonde science des
tueurs rivalisant avec celle des paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule doit
partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranéides, surtout avec celles qui chassent sans filets; les
premiers, dis-je, vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les piquant dans les ganglions
cervicaux; les seconds, qui veulent des conserves fraîches pour leurs larves, abolissent les mouvements en
piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres s'adressent à la chaîne nerveuse, mais ils
choisissent le point d'après le but à atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans péril pour le chasseur,
la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie, la nuque est respectée, et les segments suivants, tantôt un
seul, tantôt trois, tantôt à peu près tous, suivant la secrète organisation de la victime, reçoivent le coup de
poignard.
Les paralyseurs même, du moins quelques-uns, connaissent la haute importance vitale des ganglions
cérébraux. Nous avons vu l'Ammophile hérissée mâchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien
mâchonner celui de son Éphippigère, dans le but de provoquer une passagère torpeur. Mais ils le compriment
simplement et de plus avec une prudente réserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce primordial
foyer de vie; nul ne s'en avise, car le résultat serait un cadavre dédaigné de la larve. L'Aranéide, elle plante là
son double poignard, et seulement là; ailleurs ce serait blessure exaltant la résistance par l'irritation. Il lui faut
une venaison consommée sans retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les autres
respectent avec tant de scrupule.
Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme chez les autres, une prédisposition innée,
inséparable de l'animal, mais bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit à la torture pour
comprendre comment cette habitude a pu s'acquérir. Enveloppez ces faits, tant que vous le voudrez, de nuages
théoriques, vous ne parviendrez jamais à voiler leur éclatante affirmation sur un ordre préétabli.
XII
LES POMPILES
La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le charançon du Cerceris, l'acridien, le grillon,
l'éphippigère du Sphex, tout ce gibier pacifique, c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs; cela se laisse opérer
par le paralyseur sans grande résistance, stupidement. Les mandibules bâillent, les pattes ruent et protestent, la
croupe se contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter avec le stylet de l'assassin. Je
voudrais voir le déprédateur aux prises avec un adversaire imposant, rusé comme lui, expert en embûches, et
comme lui porteur de dague empoisonnée. Au bandit qui joue du poignard, je désirerais voir s'opposer un
autre bandit sachant poignarder. Semblable duel est-il possible? Oui, très possible, et même très commun.
D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre part sont les Araignées, champions
toujours vaincus.
Qui ne connaît les Pompiles, pour peu qu'il se soit délassé avec les insectes? Contre les vieilles murailles, au
pied des talus bordant les sentiers peu fréquentés, dans les chaumes après la moisson, dans les fourrés de
gazon sec, partout où l'araignée tend ses filets, qui ne les a vus affairés, tantôt courant deçà, delà, à l'aventure,
les ailes relevées et vibrantes sur le dos, tantôt changeant de place par longues et courtes volées? Ce sont des
chasseurs en quête d'un gibier qui pourrait bien intervertir les rôles et se faire lui-même une proie de celui qui
le guettait.
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Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranéides, et les Aranéides se nourrissent de tout
insecte proportionné à leur taille et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres possèdent un
double crochet à venin. Les forces souvent s'équivalent; il n'est pas même rare qu'elles prédominent en faveur
de l'Araignée. L'hyménoptère a ses astuces de guerre, ses coups savamment médités: l'Aranéide a ses ruses et
ses périlleux traquenards; le premier dispose d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur
les perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au point convenable pour amener la
paralysie, il y a pour l'autre les crochets, qui savent mordre à la nuque et donner une mort soudaine: d'un côté
est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le gibier de l'autre?
À ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des armes, la virulence des venins et les
divers moyens d'action, la balance bien des fois pencherait pour l'Aranéide. Puisqu'il sort toujours victorieux
de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le Pompile doit posséder une méthode particulière, dont
je serais bien désireux de connaître le secret.
Dans nos régions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur d'Araignées est le Pompile annelé (Calicurgus
annulatus Fab.), costumé de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrémité noire et le reste jauni
comme par l'exposition à la fumée, ainsi qu'un hareng saur. Sa taille est à peu près celle du Frelon (Vespa
Crabro). Il est rare. J'en vois trois ou quatre dans l'année, et je ne manque jamais de m'arrêter devant la fière
bête, arpentant à grands pas, quand vient la canicule, la poudre des guérets. Son air audacieux, sa rude
démarche, sa tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soupçonner, pour son gibier, quelque capture
impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste. Cette proie, je l'ai vue, à force d'attendre et d'épier; je
l'ai vue entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule à ventre noir, la terrible Araignée qui, d'un coup
de son arme, extermine net un Xylocope, un Bourdon; c'est l'Aranéide qui tue un moineau, une taupe; c'est la
redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour nous. Oui, voilà le menu que le fier
Pompile destine à sa larve.
Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient présenté les hyménoptères déprédateurs, ne s'est offert encore
à mes yeux qu'une fois, et cela, tout à côté de ma rustique demeure, dans le fameux laboratoire de l'harmas. Je
vois encore l'intrépide braconnier tirant par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de
faire non loin de là sans doute. Dans le mur, à la base, un trou se présente, interstice accidentel entre quelques
pierres. L'hyménoptère visite l'antre, mais non pour la première fois: il l'avait déjà reconnu et le logis lui avait
agréé. La proie, immobilisée, attendait quelque part, je ne sais où, et le chasseur a été la reprendre pour
l'emmagasiner. C'est à ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile donne un dernier coup d'oeil à la
grotte, il en extrait quelques petits fragments de mortier détaché, et là se bornent les préparatifs. La Lycose est
introduite, traînant sur le dos et tirée par la patte. Je laisse faire. Bientôt l'hyménoptère reparaît, et pousse
négligemment devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il s'envole. C'est fini. La ponte est
faite, l'insecte a clos vaille que vaille, et je peux procéder à l'examen du clapier et de son contenu.
Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou accidentel, aux spacieuses anfractuosités,
oeuvre de la négligence du maçon et non de l'hyménoptère. La clôture est tout aussi sommaire. Quelques
miettes de mortier, amassées devant la porte, forment barricade plutôt que fermeture. Violent chasseur, pauvre
architecte. Le meurtrier de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas combler l'entrée
en y balayant de la poussière. Le premier trou venu au pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux;
un petit amas de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expéditif.
Je retire le gibier du réduit, l'oeuf est collé sur l'Araignée, vers la naissance du ventre. Une maladresse de ma
part le fait détacher au moment de l'extraction. C'est fini: il ne se développera pas; je ne pourrai assister à
l'évolution de la larve. La Tarentule est immobile, souple comme à l'état de la vie, sans trace aucune de
blessure. C'est la vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses frémit un peu, et c'est
tout. Vieil habitué à ces trompeurs cadavres, je vois en esprit ce qui s'est passé: l'Aranéide a été piquée dans la
région du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son appareil nerveux. Je mets la victime
dans une boîte, où elle se conserve avec toute la fraîcheur, toute la flexibilité de la vie, depuis le 2 août
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jusqu'au 2 septembre, c'est-à-dire pendant sept semaines. Ces merveilles nous sont familières; inutile de s'y
arrêter.
Le plus important m'échappe. Ce que je désirais, ce que je désire encore aujourd'hui, c'est de voir le Pompile
aux prises avec la Lycose. Quel duel, où la ruse de l'un doit maîtriser les terribles armes de l'autre!
L'hyménoptère pénètre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule au fond de son repaire? Ce serait
témérité pour lui fatale. Où le gros Bourdon périt à l'instant, l'audacieux visiteur périrait aussitôt entré. L'autre
n'est-elle pas là, face à face, prête à lui happer la nuque, dont la blessure amènerait la mort soudaine? Non, le
Pompile n'entre pas chez l'Araignée, c'est évident. La surprend-il hors de sa forteresse? Mais la Lycose est
casanière; pendant l'été, je ne la vois pas errer. Plus tard, dans l'arrière-saison, lorsque les Pompiles ont
disparu, elle vagabonde; devenue bohémienne, elle promène en plein air sa populeuse famille, qu'elle porte
sur son dos. La part faite à ces promenades maternelles, elle ne me paraît pas quitter son manoir, et le
Pompile, ce me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problème, on le voit, se complique: le
chasseur ne peut pénétrer dans le terrier, où il s'exposerait à une mort foudroyante; et les moeurs sédentaires
de l'Aranéide rendent improbable sa rencontre à l'extérieur. Il y a là une énigme qu'il serait curieux de
déchiffrer. Tâchons de le faire en observant d'autres chasseurs d'Araignées; l'analogie nous permettra de
conclure.
Bien des fois j'ai épié des Pompiles de toute espèce dans leurs expéditions de chasse, je n'en ai jamais surpris
pénétrant dans le logis de l'Araignée, celle-ci présente. Que ce logis soit un entonnoir plongeant son
embouchure dans quelque trou de muraille, un vélarium tendu entre des chaumes, une tente imitée de celle de
l'Arabe, un étui formé de quelques feuilles rapprochées, une toile avec chambre d'affût, dès que la propriétaire
s'y trouve, le Pompile soupçonneux se tient à l'écart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose:
l'hyménoptère parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de cordages où tant d'autres
insectes resteraient empêtrés. Sur lui, les filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant
ces toiles inoccupées? Il surveille de là ce qui se passe sur les toiles voisines où l'Aranéide est embusquée.
Donc répugnance invincible du Pompile d'aller droit à l'Araignée lorsque celle-ci est chez elle, au milieu de
ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule connaît la pratique du coup de poignard à la nuque,
soudainement mortel, les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc à l'imprudent qui se présenterait sur le
seuil d'une Araignée à peu près d'égale force.
Des divers exemples recueillis sur cette prudente réserve du chasseur d'Araignées, je me bornerai au suivant,
qui suffit pour ma démonstration.--En rapprochant, par des liens de soie, les trois folioles qui composent la
feuille du Cytise de Virgile, une Araignée s'était construit un berceau de verdure, un étui horizontal, ouvert
aux deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier à sa convenance et met la tête à l'entrée
du logis. L'Araignée aussitôt recule à l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparaît à la seconde
porte. Nouveau recul de l'Araignée, qui revient à la première entrée. L'hyménoptère y revient aussi, mais
toujours par le dehors. À peine y est-il, que l'Araignée décampe vers l'ouverture opposée; et ainsi de suite,
pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous les deux d'un bout à l'autre du cylindre, l'Araignée à
l'intérieur, le Pompile à l'extérieur.
La proie était de valeur, paraît-il, car l'hyménoptère persista longtemps dans ses tentatives, toujours déjouées;
il fallut cependant y renoncer, ce perpétuel jeu de navette déroutant le chasseur. Le Pompile partit, et
l'Araignée, remise de l'alerte, attendit patiemment les moucherons étourdis. Que fallait-il à l'hyménoptère pour
s'emparer de ce gibier si convoité? Il fallait pénétrer dans le cylindre de verdure, dans l'habitacle de
l'Araignée, et poursuivre celle-ci directement, chez elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte à
la porte opposée. Avec une prestesse, une dextérité comme la sienne, le coup me paraissait immanquable: la
proie se mouvait gauchement un peu de côté comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait
très périlleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait pénétré dans le tuyau de feuilles, la maîtresse de céans
l'opérait par la nuque, et le chasseur devenait gibier.
Les années se passent et le paralyseur d'Araignées refuse son secret; les circonstances me servent mal, le loisir
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me manque, de dures préoccupations m'absorbent. Enfin, dans ma dernière année de séjour à Orange, la
lumière se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille muraille, noircie, délabrée par le temps, où, dans les
interstices de pierres, vivait une population d'Araignées, représentée surtout par la Ségestrie perfide. C'est la
vulgaire Araignée noire, ou Araignée des caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui
sont d'un superbe vert métallique. Ses deux poignards à venin semblent l'oeuvre d'une fine métallurgie
travaillant le bronze. Dans toute maçonnerie abandonnée, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la
grosseur du doigt, où ne s'établisse la Ségestrie. Sa toile est un entonnoir très évasé, dont l'ouverture, de
l'ampleur d'un pan tout au plus, s'étale à la surface de la muraille, où des fils rayonnants la maintiennent fixée.
À cette nappe conique fait suite un tube qui plonge dans un trou du mur. Au fond est le réfectoire où
l'Araignée se retire pour dévorer à l'aise la proie saisie.
Les deux pattes postérieures plongées dans le tube pour y prendre appui, les six antérieures étalées autour de
l'orifice pour mieux percevoir tout à la ronde les trépidations, signe de quelque gibier, la Ségestrie attend
immobile, à l'entrée du goulot de son entonnoir, qu'un insecte vienne s'empêtrer dans le piège. De grosses
mouches, des Éristales, qui effleurent de l'aile étourdiment quelque fil des rets, sont ses habituelles victimes.
Aux trémoussements du diptère enlacé, l'Aranéide accourt ou même bondit, mais alors retenue par un cordon
qui s'échappe de la filière et dont le bout est fixé au tube de soie. Ainsi est prévenue la chute dans un élan sur
une surface verticale. Mordu en arrière de la tête, l'Éristale succombe à l'instant, et la Ségestrie l'emporte dans
son repaire.
Avec pareille méthode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond d'un gouffre de soie, des lacs
rayonnants, un fil de sûreté qui retient le chasseur par l'arrière et permet le brusque élan sans risque d'une
chute, la Ségestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif qu'un Éristale. Une Guêpe, dit-on, ne
l'intimide pas. Sans en avoir fait l'épreuve, volontiers je le crois, renseigné comme je le suis sur l'audace de
l'Aranéide.
Cette audace est secondée par l'activité du venin. Il suffit d'avoir vu la Ségestrie prendre quelque mouche de
grande taille pour être convaincu du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus à la nuque. La
mort de l'Éristale, empêtré dans l'entonnoir de soie, est la mort soudaine du Bourdon, pénétrant dans le terrier
de la Tarentule. L'effet sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dugès. Écoutons le courageux
expérimentateur.
«La Ségestrie perfide ou grande Araignée des caves, réputée venimeuse dans nos pays, a été choisie, dit-il,
pour sujet d'expérience principale. Elle avait neuf lignes de long, mesurée des mandibules aux filières. Saisie
entre les doigts du côté du dos, par les pattes ployées et ramassées ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les
Aranéides vivantes, pour éviter leurs piqûres et s'en rendre maître sans les mutiler), je la posai sur différents
objets, sur mes vêtements, sans qu'elle manifestât la moindre envie de nuire; mais à peine appuyée sur la peau
nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes mandibules d'un vert métallique, et y enfonça
profondément ses crochets. Quelques instants elle y resta suspendue quoique laissée libre; puis elle se détacha,
tomba et s'enfuit, laissant à deux lignes de distance l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais à peine
saignantes, un peu ecchymosées au pourtour, et comparables à celles que produirait une forte épingle.
«Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour mériter le nom de douleur, et se prolongea
pendant cinq à six minutes encore, mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer à celle que produit l'ortie
dite brûlante. Une élévation blanchâtre entoura presque sur-le-champ les deux piqûres, et le pourtour, dans
une étendue d'un pouce de rayon à peu près, se colora d'une rougeur érysipélateuse, accompagnée d'un très
léger gonflement. Au bout d'une heure et demie, tout avait disparu, sauf la trace de piqûres, qui persista
plusieurs jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'était au mois de septembre, et par un temps un
peu frais. Peut être les symptômes eussent-ils offert quelque peu plus d'intensité dans une saison plus chaude.»
Sans être grave, l'effet du venin de la Ségestrie est nettement accentué. C'est quelque chose qu'une piqûre
provoquant douleur vive et gonflement avec rougeur d'érysipèle. Si l'expérience de Dugès nous rassure pour
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notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le venin de l'Araignée des caves est terrible pour les
insectes, soit à cause de la faible masse de la victime, soit à cause d'une efficacité spéciale sur une
organisation très différente de la nôtre. Un Pompile, bien inférieur à la Ségestrie en force et en grosseur,
guerroie cependant contre l'Araignée noire et parvient à se rendre maître de ce redoutable gibier. C'est le
Pompile apical (Pompilus apicalis V. Lind.), guère plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus
fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le bout transparent. Suivons-le dans ses
expéditions contre la vieille muraille habitée par la Ségestrie, suivons-le des après-midi entières pendant les
chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la capture du gibier, périlleuse comme elle est, doit être
longue pour l'hyménoptère.
Le chasseur d'Araignées explore minutieusement le mur; il court, il sautille, il vole; il va et revient, il passe et
repasse. Les antennes sont vibrantes; les ailes, relevées sur le dos, battent continuellement l'une contre
l'autre.--Ah! le voici tout près d'un entonnoir de Ségestrie. À l'instant l'Aranéide, jusque-là non visible,
apparaît à l'entrée du tube; elle étale au dehors ses six pattes de devant, prête à recevoir le chasseur. Loin de
fuir devant la redoutable apparition, elle guette qui la guette, toute disposée à faire de son ennemi une proie.
Devant cette fière contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne un instant autour du gibier convoité,
puis s'éloigne sans rien tenter. Lui parti, la Ségestrie rentre à reculons chez elle. Pour la seconde fois,
l'hyménoptère passe à proximité d'un entonnoir habité. L'Aranéide aux aguets se montre aussitôt sur le seuil
de son logis, à demi hors du tube, prête à la défense et peut-être aussi à l'attaque. Le Pompile s'éloigne, et la
Ségestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le Pompile revient; nouvelle menaçante démonstration de la
part de l'Araignée. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le chasseur rôde au voisinage de
l'entonnoir, elle bondit tout à coup hors du tube, ayant à la filière le cordon de sûreté qui la préservera de la
chute si un faux pas est fait; elle s'élance et se jette au-devant du Pompile, à une paire de décimètres du trou.
L'hyménoptère, comme effaré, tout aussitôt décampe; et la Ségestrie, d'une reculade non moins brusque,
rentre chez elle.
Voilà convenons-en, un étrange gibier: il ne se dissimule pas, il s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se
jette au-devant du chasseur. Si l'observation s'arrêtait là, pourrait-on dire qui des deux est le chasseur, qui des
deux est le chassé? Ne prendrait-on pas en pitié l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la
patte et c'en est fait de lui. L'autre sera là, le poignardant à la gorge. Quelle est donc sa méthode contre la
Ségestrie, toujours sur le qui-vive, prête à la défense, audacieuse jusqu'à l'agression! Étonnerai-je le lecteur en
lui disant que ce problème m'a passionné, qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste
muraille? Mon récit n'en sera pas moins bref.
À diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une des pattes de l'Araignée, la saisir avec les
mandibules et faire effort pour extraire la bête de son tube. C'est un élan soudain, un coup de surprise de trop
courte durée pour permettre à l'Aranéide d'y parer. Heureusement les deux pattes d'arrière sont cramponnées
au logis, et la Ségestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'ébranlement donné, se hâte de lâcher
prise: s'il persistait, l'affaire tournerait mal. Le coup manqué, l'hyménoptère recommence à d'autres
entonnoirs; il reviendra même au précédent lorsque l'alerte se sera un peu calmée. Toujours sautillant et
voletant, il rôde autour de l'embouchure d'où la Ségestrie le surveille, les pattes étalées. Il épie l'instant
propice; il bondit, happe une patte, tire à lui et se jette à l'écart. Le plus souvent l'Araignée tient bon; parfois
elle est entraînée hors du tube, à quelques pouces, mais aussitôt elle y rentre à la faveur sans doute de son
câble de sûreté non rompu.
L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araignée de sa forteresse et la projeter au loin. Tant de
persévérance amène le succès. Cette fois-ci cela va bien: d'un élan vigoureux et bien calculé, l'hyménoptère a
extrait la Ségestrie, qu'il laisse choir à terre tout aussitôt. Étourdie de sa chute et encore plus démoralisée une
fois hors de son embuscade, l'Aranéide n'est plus l'audacieux adversaire de tantôt. Elle rassemble ses pattes et
se blottit dans un pli du sol. Le chasseur est à l'instant là pour opérer l'expulsée. À peine ai-je le temps de
m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est paralysée d'un coup d'aiguillon dans le thorax.
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