revenons aux faits, aux modestes faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie respecte le
cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'après avoir essayé vainement de se glisser entre ce cocon et la
paroi, ou bien de s'ouvrir une issue latérale, elle se laisse mourir dans sa loge plutôt que de passer outre en
faisant trouée violente à travers les loges occupées. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au
lieu d'une larve vivante, en sera-t-il de même?
Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant une larve vivante, avec d'autres cocons
de la même espèce mais à larve asphyxiée par un séjour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des rondelles
de sorgho séparent comme toujours les étages. À l'éclosion, les recluses n'hésitent pas longtemps. Une fois la
cloison percée, elles attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en poudre la larve
morte, actuellement sèche et ratatinée; elles sortent enfin après avoir tout bouleversé sur leur trajet. Donc les
cocons morts ne sont pas épargnés; ils sont traités comme le serait tout autre obstacle attaquable par les
mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une barricade à culbuter sans ménagement. Comment est-elle avertie que le
cocon, où rien n'est changé quant à l'extérieur, renferme une larve morte et non vivante? Ce n'est certes pas
par la vue. Serait-ce par l'odorat? Je me méfie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas le siège, et
que l'on invoque à tout propos pour expliquer commodément ce qui, peut-être, est au-dessus de nos
explications.
Cette fois la série ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je ne peux les prendre évidemment dans
la même espèce, car l'expérience ne différerait pas de ce que nous avons déjà vu; je les prends dans deux
espèces différentes, qui sortent de la ronce à des époques ne se confondant pas. De plus, ces cocons doivent
être à peu près de même diamètre pour convenir à l'empilement dans un tube sans intervalle vide du côté de la
paroi. Les deux espèces adoptées sont le Solenius vagus, qui abandonne la ronce en fin juin, et l'Osmia detrita,
qui sort un peu plus tôt, dans la première quinzaine du même mois. Dans des tubes de verre, ou bien entre
deux rigoles de ronce rapprochées en cylindre, j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius.
Ce dernier termine en haut la série.
Le résultat de cette promiscuité est frappant. Les Osmies, plus précoces, sortent; et les cocons de Solenius
ainsi que leurs habitants, parvenus alors à l'état parfait, sont réduits en lambeaux, en poudre, où il m'est
impossible de rien reconnaître, si ce n'est çà et là, une tête des malheureux exterminés. Donc l'Osmie n'a pas
respecté les cocons vivants d'une autre espèce; pour sortir, elle a passé sur le corps des Solenius intercalés.
Que dis-je, passé sur le corps? Elle a passé à travers, elle a broyé les retardataires sous ses mâchoires, elle les
a traitées avec le même sans-façon que mes diaphragmes de sorgho. Ces barricades étaient vivantes pourtant.
N'importe; son heure venue, l'Osmie a passé outre, détruisant tout sur son passage. Voilà une loi sur laquelle
on peut du moins compter: la souveraine indifférence de l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race.
Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et l'hyménoptère fait sa trouée comme à
travers une file de morts. Si l'on dit que l'odeur des Solenius peut différer de celle des Osmies, je répondrai
que tant de subtilité dans l'olfaction de l'insecte dépasse ce qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est
alors mon explication du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas à donner! Très aisément, je me résous
à savoir ignorer, ce qui m'épargne au moins des élucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans
la profonde obscurité de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la même espèce; j'ignore
tout autant comment elle parvient à reconnaître un cocon étranger. Oh! comme on voit bien à ces aveux
d'ignorance que je ne suis pas dans le courant du jour! Je laisse échapper une occasion superbe d'enfiler de
grands mots pour n'arriver à rien.
Le bout de ronce est vertical, ou peu éloigné de cette direction; son orifice est en haut. Voilà la règle dans les
conditions naturelles. Mes artifices peuvent modifier cet état de choses: il m'est loisible de tenir le tube
vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal
ouvert aux deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il dans ces diverses conditions?
C'est ce que nous allons examiner avec l'Osmie tridentée.
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Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est fermé en haut et ouvert en bas; il représente en somme un
bout de ronce renversé sens dessus dessous. Pour varier et compliquer l'épreuve, mes appareils n'ont pas leurs
files de cocons disposées de la même manière. Pour les uns, la tête des cocons regarde le bas, du côté de
l'ouverture; pour les autres, elle regarde le haut, du côté fermé, pour d'autres encore, les cocons alternent
d'orientation, c'est-à-dire qu'ils sont tournés tête contre tête, arrière contre arrière, tour à tour. Il va de soi que
des cloisons de sorgho forment les planchers de séparation.
Pour tous ces tubes, le résultat est le même. Si les Osmies ont la tête dirigée vers le haut, elles attaquent la
cloison supérieure, ainsi que cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tête dirigée vers le bas,
elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme à l'ordinaire. En somme, l'élan général pour la sortie
est vers le haut, dans quelque position que le cocon soit mis.
Il y a là en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit l'insecte de sa position renversée et le fait
retourner, comme elle nous avertirait nous-mêmes si nous nous trouvions la tête en bas. Dans les conditions
naturelles, l'insecte n'a qu'à suivre les avis de la pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera
infailliblement à la porte de sortie, située au bout supérieur. Mais dans mes appareils, ces mêmes avis le
trahissent; il se dirige vers le haut, où ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyées par mes supercheries, les
Osmies périssent, amoncelées dans les étages supérieurs et ensevelies dans les décombres.
Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un chemin par en bas. Mais dans cette
direction, il est rare que le travail aboutisse, surtout pour les loges de la région moyenne ou supérieure.
L'insecte a peu de tendance à cette marche inverse de celle qui lui est habituelle; d'ailleurs, une grave
difficulté surgit dans ce forage à contresens. À mesure que l'Abeille rejette en arrière d'elle les matériaux
extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les mandibules, et le déblai est à recommencer.
Exténuée par cette besogne de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se résigne et
périt dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies des étages les plus inférieurs, les plus voisins de
la sortie, tantôt une, tantôt deux ou trois, parviennent à se libérer. Dans ce cas, elles attaquent sans hésitation
les cloisons situées au-dessous d'elles, tandis que leurs compagnes, formant la grande majorité, s'opiniâtrent et
périssent dans les logis d'en haut.
L'expérience était facile à répéter, sans rien changer aux conditions naturelles, sauf l'orientation des cocons: il
suffisait de suspendre suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils avaient été recueillis.
Deux tiges ainsi disposées et habitées par des Osmies, ne m'ont donné aucune sortie. Tous les insectes sont
morts dans le canal, les uns tournés vers le haut, les autres tournés vers le bas. Au contraire, trois tiges
habitées par des Anthidies ont eu leur population saine et sauve. La sortie s'est effectuée par le bas, du premier
au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres d'hyménoptères seraient inégalement sensibles
aux influences de la pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile obstacle de ses sachets de
coton, serait plus apte que l'Osmie à se frayer un passage dans des déblais qui retombent sous le travailleur; ou
plutôt, cette bourre elle-même n'empêcherait-elle pas pareille chute, si propre à rebuter l'insecte? Tout cela est
possible, sans que je puisse rien affirmer.
Expérimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les dispositions, à part l'ouverture
supérieure, sont les mêmes que précédemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tête tournée vers le
bas; dans d'autres, ils l'ont tournée vers le haut; dans d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le
résultat est semblable à celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus voisines de l'orifice
inférieur, prennent la route d'en bas, quelle que soit l'orientation adoptée pour le cocon; les autres, composant
la grande majorité, prennent la route d'en haut, même lorsque le cocon se trouve renversé. Les deux portes
étant libres, la sortie s'accomplit de part et d'autre avec succès.
Que conclure de toutes ces épreuves? D'abord que la pesanteur guide l'insecte vers le haut, où se trouve la
porte naturelle, et qu'elle le fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a été mis dans une situation renversée.
En second lieu, il me semble entrevoir une influence atmosphérique, et dans tous les cas une seconde cause
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qui achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le voisinage de l'air libre, qui agit sur les
recluses à travers les cloisons.
L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur, et il l'est d'une manière égale pour tous
quel que soit l'étage occupé. Voilà le guide commun à la série entière, de la base au sommet. Mais ceux des
loges du bas en ont un second lorsque le bout inférieur est ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant
supérieur à celui de la gravité. L'accès de l'air du dehors est très faible à cause des cloisons; s'il est sensible
dans les dernières loges d'en bas, il doit diminuer rapidement à mesure que l'étage s'élève. Aussi les insectes
d'en bas, en très petit nombre, obéissant à l'influence prépondérante, celle de l'atmosphère, se dirigent-ils vers
la sortie inférieure, et renversent, s'il le faut, leur orientation première; ceux d'en haut, au contraire, la grande
majorité, n'étant guidés que par la pesanteur dans le cas où le bout supérieur est fermé, se dirigent vers le haut.
Il va de soi que, si le bout supérieur est ouvert en même temps que l'autre, les habitants d'en haut auront
double motif de prendre la voie qui monte; ce qui n'empêchera pas les habitants des étages les plus bas d'obéir
de préférence à l'appel de l'air voisin et de prendre la voie qui descend.
Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est d'expérimenter avec des tubes ouverts
aux deux bouts et couchés suivant l'horizontale. L'horizontalité a un double avantage. D'abord elle soustrait
l'insecte à l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le laisse indifférent sur la direction à suivre, soit à
droite, soit à gauche. En second lieu, elle écarte la chute des déblais qui, retombant sous les mandibules du
travailleur quand le forage se pratique par en bas, rebutent tôt ou tard l'insecte et lui font abandonner son
entreprise.
Quelques soins sont à prendre pour bien conduire les épreuves; je les recommande à ceux qui seraient
désireux de recommencer. Il est bon même d'en tenir compte pour les épreuves que j'ai déjà fait connaître. Les
mâles, êtres chétifs, non faits pour le travail, sont de tristes ouvriers en face de mes épais diaphragmes. La
plupart périssent misérablement dans leurs loges de verre, sans parvenir à percer en entier leur cloison.
D'ailleurs ils sont moins bien partagés que les femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercalés
çà et là dans la série, sont des causes de trouble qu'il est prudent d'éliminer. Je choisis donc des cocons
d'apparence la plus robuste, de dimensions les plus grandes. Ceux-là, sauf quelques erreurs difficiles à éviter,
appartiennent à des femelles. Je les empile dans des tubes en variant leur orientation de toutes les façons ou
bien gardant pour tous une disposition pareille. Peu importe que la série entière provienne d'un même bout de
ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir où nous voudrons, le résultat ne sera pas modifié.
La première fois que j'ai préparé de cette manière un tube horizontal ouvert aux deux bouts, le résultat m'a
vivement frappé. La série comprenait dix cocons. Elle s'est partagée en deux escouades égales: les cinq de
gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait,
leur orientation première. C'était fort remarquable de symétrie, c'était de plus un arrangement d'une probabilité
bien faible, dans le nombre de tous les arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'établir.
Supposons n Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravité n'intervient pas et la laisse indifférente pour
les deux extrémités du tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la sortie de droite ou la
sortie de gauche. Avec chacune des deux positions de cette première Osmie peut se combiner chacune des
deux positions de la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements. À leur tour, chacun de ces 22
arrangements peut se combiner avec chacune des deux positions de la troisième Osmie. On obtient ainsi 2 x 2
x 2 = 23 arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en plus apportant le facteur 2 au
résultat précédemment obtenu. Avec n Osmies, le total des arrangements est donc 2**(n).
Mais remarquons que ces arrangements sont symétriques deux à deux; à tel arrangement vers la droite
correspond un pareil arrangement vers la gauche; et cette symétrie entraîne l'équivalence, car dans le
problème qui nous occupe, il est indifférent qu'un arrangement déterminé corresponde à la gauche ou à la
droite du tube. Le nombre précédent doit donc être divisé par 2. Ainsi n Osmies, suivant que chacune d'elles
tourne sa tête vers la droite ou vers la gauche dans mon tube horizontal, peuvent affecter des arrangements au
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nombre de 2**(n-1). Si n = 10, comme dans ma première expérience, le nombre d'arrangements devient
2**(9) = 512.
Ainsi, sur 512 manières que mes dix insectes pouvaient affecter dans leur orientation de sortie, s'était réalisée
l'une de celles dont la symétrie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'était pas là un résultat obtenu
par des essais multipliés, par des tentatives sans ordre. Chaque Osmie de la moitié de droite avait troué à
droite sans toucher à la cloison de gauche, chaque Osmie de la moitié de gauche avait troué à gauche sans
toucher à la cloison de droite. La forme des orifices et l'état des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y
avait eu décision immédiate, moitié pour la gauche, moitié pour la droite.
L'arrangement réalisé a un autre mérite, supérieur au mérite de la symétrie: c'est celui de correspondre à la
moindre somme de forces dépensées. Pour la sortie de toute la série, si la file se compose de n loges, il y a
d'abord n cloisons à percer. Il pourrait même y en avoir une de plus par le fait d'un enchevêtrement que
j'écarte. Il y a, dis-je, pour le moins, n cloisons à percer. Que chaque Osmie perce la sienne, ou que la même
Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses voisines, peu nous importe: la somme totale des forces
dépensées par la série des hyménoptères sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de quelque manière
que s'effectue la sortie.
Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il est souvent plus pénible que le forage de
la cloison; c'est celui qui consiste à se frayer un chemin à travers les décombres. Supposons les cloisons
percées et les diverses chambres obstruées chacune par les déblais qui lui correspondent, et par ces déblais
uniquement, puisque l'horizontalité exclut tout mélange d'une chambre à l'autre. Pour s'ouvrir une voie à
travers ces démolitions, chaque insecte aura le moindre effort à faire s'il traverse le moindre nombre de loges
possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapprochée de lui. De ces moindres efforts individuels
résultera le moindre effort total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon expérience, que les
Osmies opèrent leur sortie avec la moindre dépense de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le
principe de la moindre action, invoqué par la mécanique.
Un arrangement qui satisfait à ce principe, se conforme aux lois de la symétrie et n'a qu'une seule chance sur
512, n'est certes pas un résultat fortuit. Une cause l'a déterminé; et cette cause agissant toujours, le même
arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai donc recommencé les années suivantes, avec des
appareils aussi nombreux que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et j'ai revu, à
chaque épreuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant d'intérêt une première fois. Si le nombre est pair, et ma
colonne se composait alors habituellement de 10, une moitié sort par la droite, l'autre sort par la gauche. Si le
nombre est impair, 11 par exemple, l'Osmie qui occupe le milieu sort indifféremment par l'issue de droite ou
par l'issue de gauche. Le nombre de loges à traverser étant le même pour elle d'un coté comme de l'autre, sa
dépense de force ne varie pas avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est toujours
observé.
Il importait de reconnaître si l'Osmie tridentée partage son aptitude soit avec les autres habitants de la ronce,
soit avec des hyménoptères différemment logés, mais destinés à s'ouvrir une voie pénible quand vient l'heure
de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques irrégularités provenant soit de cocons dont la larve
périt dans mes tube sans se développer, soit de mâles peu experts au travail, le résultat a été le même pour
l'Anthidium scapulare. Il s'est fait un partage en deux escouades égales, l'une pour la droite, l'autre pour la
gauche.--Le Tripoxylon figulus m'a laissé indécis. Le débile insecte n'est pas apte à trouer mes cloisons; il les
ronge un peu, et c'est d'après les érosions qu'il m'a fallu juger de la direction adoptée. Ces érosions, non
toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer encore.--Le Solenius vagus, habile perforateur,
s'est comporté autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectuée en totalité dans le
même sens.
J'ai soumis d'autre part à l'épreuve le Chalicodome des hangars, qui, pour sortir dans les conditions naturelles,
n'a qu'à percer son plafond de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges à traverser. Quoique
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étranger aux dispositions que je lui créais, il a donné réponse des plus affirmatives. Disposés en colonne de 10
dans un tube horizontal ouvert aux deux bouts, cinq se sont acheminés à droite et cinq se sont acheminés à
gauche.--Le Dioxys cincta, parasite dans les maçonneries soit du Chalicodome des hangars, soit du
Chalicodome des murailles, n'a rien fourni de précis.--La Megachile apicalis Spin., qui édifie dans les vieilles
cellules du Chalicodome des murailles ses godets en rondelles de feuilles, fait comme le Solenius et dirige
toute sa colonne vers la même issue.
Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre combien il serait imprudent de généraliser les conclusions où
nous amène l'Osmie tridentée. Si quelques hyménoptères, l'Anthidie, le Chalicodome partagent son talent pour
la double sortie, quelques autres, Solenius, Mégachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier
qui sort. Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont très divers; ce que l'une est capable de
faire, l'autre ne le peut; et bien subtil serait le regard qui verrait les causes de ces différences. Quoi qu'il en
soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre des espèces aptes à la double sortie;
pour aujourd'hui, nous en connaissons trois, et cela nous suffit.
J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts fermé, toute la file d'Osmies se dirige vers le bout
ouvert, en se retournant, si besoin est.
Maintenant que les faits sont exposés, remontons, s'il se peut, à la cause. Dans un tube horizontal, la gravité
n'agit plus pour déterminer la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de droite, faut-il
attaquer la cloison de gauche? Comment décider? Plus je m'informe, plus mes soupçons se portent sur
l'influence atmosphérique qui se fait sentir par les deux extrémités ouvertes. Cette influence, en quoi
consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrométrie, d'état électrique, de propriétés échappant à notre
grossière physique? Bien hardi qui déciderait. Nous-mêmes, lorsque le temps veut changer, ne sommes-nous
pas soumis à des impressions intimes, à des sensations inexplicables? Cependant cette vague sensibilité pour
les modifications atmosphériques ne nous serait pas d'un grand secours en des circonstances semblables à
celles où se trouvent mes recluses. Supposons-nous dans les ténèbres et le silence d'un cachot, que suivent et
que précèdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les murs; mais où frapper pour atteindre
l'issue finale et l'atteindre au plus vite? L'influence atmosphérique ne nous en instruirait certes pas.
Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit à travers la multiplicité des cloisons, elle s'exerce d'un
côté plus que de l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte, sensible à cette différence
entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans hésiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se décide le
partage de la colonne en deux séries inverses, qui accomplissent la libération totale avec la moindre somme de
travail. Bref, l'Osmie et ses rivales sentent l'étendue libre.--Encore une aptitude sensorielle que le
transformisme aurait bien dû nous laisser pour notre avantage. S'il ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que
beaucoup le prétendent, la plus haute expression des progrès accomplis, à travers les âges, par le premier
atome de glaire gonflé en cellule?
XIV
LES SITARIS
Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux de prédilection pour une foule
d'hyménoptères, amis des expositions bien ensoleillées et des sols d'exploitation facile. Là, dans le mois de
mai, abondent surtout deux Anthophores, ouvrières en miel et cellules souterraines. L'une, Anthophora
parietina, construit à l'entrée de son domicile une fortification avancée, un cylindre en terre, ouvragé à jour
comme celui de l'Odynère, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la longueur du doigt. Lorsque la cité
est populeuse, on est émerveillé de la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile
appendues à la façade. L'autre, Anthophora pilipes, beaucoup plus fréquente, laisse nu l'orifice de sa galerie.
Les interstices des pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonnées, les parois des excavations
dans le grès tendre et la marne, lui conviennent pour ses travaux; mais les endroits préférés, ceux où se
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