Материал: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II

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prendra-t-elle pour se libérer? La voie est obstruée par les cocons suivants, encore intacts. S'ouvrir par la force
une trouée à travers le chapelet de ces cocons, ce serait exterminer le reste de la nichée; la libération d'une
seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opiniâtre dans ses actes, peu scrupuleux dans ses
moyens. Si l'hyménoptère du fond de l'étui veut quitter le logis, épargnera-t-il ceux qui lui font barricade?

La difficulté est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un soupçon vient alors à l'esprit: on se
demande si la sortie du cocon ou l'éclosion s'accomplit réellement d'après l'ordre de la primogéniture. Ne
pourrait-il arriver, par une exception bien singulière il est vrai, mais nécessaire en de telles conditions, que la
moins âgée des Osmies rompit son cocon la première, et la plus âgée la dernière; enfin, que l'éclosion se
propageât d'une chambre à la suivante en sens inverse de celui que supposerait l'âge? Alors toute difficulté
serait aplanie: chaque Osmie, à mesure qu'elle déchirerait sa prison de soie, trouverait une voie libre devant
elle, les Osmies plus voisines de l'issue étant déjà sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent?
Nos vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte; même pour ce qui nous paraît très
logique, il est prudent de voir avant de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est occupé,
le premier, de ce petit problème. Il nous raconte les moeurs d'un Odynère (Odynerus rubicola Duf.), qui
empile dans le canal d'une tige sèche de ronce des cellules maçonnées avec de la terre; et plein d'enthousiasme
pour son industrieux hyménoptère, il ajoute:

«Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment, placées bout à bout et étroitement
enclavées dans un étui de bois, la plus inférieure, qui a été incontestablement construite la première, qui
renferme par conséquent le premier-né des oeufs et qui d'après les lois ordinaires devrait mettre au jour le
premier insecte ailé, comment concevez-vous, dis-je, que la larve de cette première coque ait reçu mission
d'abdiquer sa primogéniture et de n'accomplir sa métamorphose complète qu'après tous ses puînés? Quelles
sont les conditions mises en oeuvre pour amener un résultat si contraire, en apparence, aux lois de la nature?
Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre ignorance plutôt que de vouloir sauver votre embarras
par de vaines explications!

«Si le premier oeuf pondu par l'industrieuse mère eût dû être le premier-né des Odynères, il aurait fallu que
celui-ci, pour voir la lumière aussitôt après avoir acquis des ailes, eût la faculté ou de faire une brèche aux
flancs de la double paroi de sa prison, ou de perforer de bout à fond les sept coques qui le précèdent, pour
sortir par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant les moyens d'une évasion latérale, n'a
pas pu permettre non plus une violente trouée directe, qui eût amené inévitablement le sacrifice de sept
membres d'une même famille au salut d'un fils unique. Aussi ingénieuse dans ses plans que féconde dans ses
ressources, elle a dû prévoir et prévenir toutes les difficultés; elle a voulu que le dernier berceau construit
donnât le premier-né; que celui-ci frayât la route au second de ses frères, le second au troisième, et ainsi de
suite. C'est effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos Odynères de la ronce.»

Oui, mon vénéré maître, j'accorderai sans hésiter que les habitants de la ronce sortent de leur étui dans un
ordre inverse de celui de l'âge, le plus jeune le premier, le plus âgé le dernier, sinon toujours, du moins très
souvent. Mais l'éclosion, et j'entends par là la sortie du cocon, se fait-elle dans le même ordre? L'évolution de
l'aînée est-elle en retard sur celle du puîné, afin que chacun donne à ceux qui lui barreraient le passage le
temps de se libérer et de laisser la voie praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoyé vos
conséquences en dehors de la réalité. Rationnellement rien de plus juste, rien de plus rigoureux que vos
déductions, cher maître; et pourtant il faut renoncer à l'étrange inversion que vous invoquez. Aucun des
hyménoptères de la ronce que j'ai expérimentés ne se comporte ainsi. Je ne sais rien de personnel sur
l'Odynère rubicole, qui paraît étranger à ma région; mais comme la méthode de sortie doit être à peu près la
même quand l'habitation est identique, il suffit, je crois, d'expérimenter quelques-uns des habitants de la ronce
pour savoir l'histoire générale des autres.

Mes études porteront de préférence sur l'Osmie tridentée, qui, par sa vigueur et le nombre de ses loges dans
une même tige, se prête mieux que les autres aux épreuves du laboratoire. Le premier fait à reconnaître, c'est
l'ordre d'éclosion. Dans un tube de verre, fermé par un bout, ouvert à l'autre et d'un calibre à peu près égal à

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celui de la galerie à l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de cocons, plus ou moins,
que j'extrais d'un bout de ronce. Cette opération est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps,
encloses dans leur outre de soie. Pour séparer les cocons entre eux, j'emploie des cloisons artificielles
consistant en rondelles de sorgho à balais, d'un demi-centimètre environ d'épaisseur. La matière est une
moelle blanche, dépouillée de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable par les mandibules de l'Osmie.
Mes diaphragmes dépassent de beaucoup en épaisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va
le voir; du reste, il ne sera pas aisé de faire usage de plus faibles, car ces rondelles doivent pouvoir supporter
la pression du refouloir qui les met en place dans le tube. D'autre part, l'expérience m'a démontré que l'Osmie
en a facilement raison quand il s'agit d'y faire brèche.

Pour éviter l'accès de la lumière, qui troublerait mes insectes, destinés à passer, leur vie larvaire dans une
obscurité complète, j'enveloppe le tube d'un épais fourreau de papier, facile à retirer et à remettre quand le
moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes ainsi préparés, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres
habitants de la ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un recoin de mon cabinet.
Chacun de ces appareils réalise assez bien les conditions naturelles: les cocons d'un même bout de ronce y
sont empilés dans le même ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux au fond du tube, le plus
jeune à proximité de l'orifice; ils sont isolés par des cloisons; ils sont dirigés suivant la verticale, la tête en
haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer, à la paroi opaque de la ronce, une paroi transparente, qui
me permettra de suivre l'éclosion jour par jour, à tout instant jugé opportun.

C'est en fin juin pour les mâles et au commencement de juillet pour les femelles, que l'Osmie déchire son
cocon. Cette époque venue, on doit redoubler la surveillance et répéter l'examen des tubes plusieurs fois dans
la même journée si l'on tient à dresser un exact état civil des naissances. Or, depuis six années que cette
question me préoccupe, j'ai vu, j'ai revu à satiété, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre, absolument
aucun, ne préside à la série des éclosions. Le premier cocon rompu peut être celui du fond du tube, celui du
bout opposé, celui du milieu, ou de toute autre région indifféremment. Le deuxième lacéré tantôt avoisine le
premier, tantôt en est éloigné de plusieurs rangs soit en avant, soit en arrière. Parfois plusieurs éclosions se
font dans la même journée, dans la même heure, les unes plus reculées dans la série des loges, les autres plus
avancées, et sans motifs apparents de cette simultanéité. Bref, les éclosions se succèdent, je ne dirai pas au
hasard, car chacune d'elles est déterminée dans le temps par des causes impossibles à démêler, mais à
l'imprévu de notre jugement, guidé par telle et telle autre considération.

Si nous n'avions pas été dupes d'une logique trop étroite, peut-être aurions-nous pressenti ce résultat. Les
oeufs sont déposés dans leurs cellules respectives à peu de jours, à peu d'heures d'intervalle. Que peut une si
faible différence d'âge dans l'évolution totale, qui dure une année? La précision mathématique est ici hors de
cause. Chaque germe, chaque larve a son énergie propre, déterminée on ne sait comment, et variable d'un
germe à l'autre, d'une larve à l'autre. Suivant qu'il favorise celui-là, ce surcroît de vitalité, don de l'oeuf encore
dans l'ovaire, ne peut-il, à l'éclosion finale, faire précéder l'aîné par le plus jeune ou le plus jeune par l'aîné, et
reléguer au second rang les effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les oeufs que couve la poule, est-ce
bien toujours le plus vieux qui éclôt le premier? De même la larve la plus vieille, logée dans l'étage du fond,
n'arrive pas, de préférence à toute autre, la première à l'état parfait.

Un autre motif, si nous avions plus mûrement réfléchi sur le sujet, aurait ébranlé notre foi dans un ordre de
rigueur mathématique. La même nichée formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient à la fois
des mâles et des femelles, et les deux sexes sont répartis au hasard dans la série totale. Or il est de règle chez
les hyménoptères que les mâles sortent du cocon un peu plus tôt que les femelles. Pour l'Osmie tridentée, cette
avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans une galerie bien peuplée, il se trouve toujours un certain
nombre de mâles dont l'éclosion devance de huit jours celle des femelles, et qui sont distribués çà et là dans la
série. Cela suffirait pour rendre impossible toute progression régulière des éclosions dans un sens aussi bien
que dans l'autre.

Ces prévisions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules ne renseigne en rien sur la chronologie

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des éclosions, celles-ci s'accomplissant sans aucun ordre dans la série. Il n'y a donc pas abdication de
primogéniture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie, sans se régler sur les autres, rompt son cocon à son
heure, déterminée par des causes qui nous échappent et remontent sans doute aux virtualités propres de l'oeuf.
Ainsi se conduisent les autres habitants de la ronce que j'ai soumis à la même épreuve (Osmia detrita,
Anthidium scapulare, Solenius vagus
, etc.); ainsi doit se conduire l'Odynère rubicole, les analogies les plus
pressantes l'affirment. L'exception singulière qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure illusion
de logique.

Une erreur écartée équivaut à une vérité acquise; cependant, s'il devait se borner là, le résultat de mes
expériences serait de mince valeur. Après avoir détruit, tâchons de reconstruire, et peut-être trouverons-nous à
nous dédommager d'une illusion perdue. Assistons d'abord à la sortie.

La première Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la série, ne tarde pas à attaquer le plafond qui la
sépare de l'étage suivant. Elle y creuse un pertuis assez net en forme de cône tronqué, ayant sa large base du
côté où se trouve l'abeille et sa petite base du côté opposé. Cette configuration de la porte de sortie est
inhérente au travail. L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un peu au hasard, puis,
à mesure que le forage progresse, l'action se concentre sur une aire qui se rétrécit jusqu'à n'offrir que tout juste
le passage nécessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas spécial à l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres
habitants de la ronce à travers mes épaisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions naturelles, les
cloisons, fort minces d'ailleurs, sont détruites de fond en comble, car le rétrécissement supérieur de la cellule
ne laisse guère que le large nécessaire à l'insecte. La brèche en cône tronqué m'a été souvent très utile. Sa
large base me permettait, sans avoir assisté au travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perforé
la cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'était opéré un déménagement nocturne, dont je n'avais pu être
témoin.

L'Osmie la première éclose, ici ou là, a troué son plafond. La voici en présence du cocon qui suit, la tête à
l'orifice du pertuis. Pleine de scrupule devant ce berceau de l'une de ses soeurs, habituellement elle s'arrête;
elle recule dans sa loge, s'y démène au milieu des lambeaux de cocon et des plâtras du plafond effondré; elle
attend un jour, deux jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle essaye de se couler entre
la paroi du canal et le cocon qui lui barre le chemin. Un travail d'érosion est même entrepris, avec ténacité,
pour agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on reconnaît semblables tentatives en des
points où la moelle est enlevée jusqu'au bois, où l'enceinte ligneuse est elle-même assez profondément rongée.
Inutile de dire que, si ces érosions latérales sont reconnaissables après coup, elles échappent à l'examen au
moment où elles se font.

Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double l'intérieur du tube d'une épaisse feuille de
papier gris, mais sur la moitié de la circonférence seulement; l'autre moitié, restant nue, me permettra de
suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne sur cette doublure, qui lui représente la couche de
moelle de son habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de s'ouvrir une voie entre le cocon
et la paroi de verre. Les mâles, de taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de réussir.
S'aplatissant, se faisant petits, déformant un peu le cocon, qui revient du reste à son premier état par le fait de
son élasticité, ils s'insinuent dans l'étroit défilé et parviennent dans la loge suivante.

Quand elles sont bien pressées de sortir, les femelles en font autant, si le tube s'y prête un peu. Mais la
première cloison franchie, une autre se présente. Elle est percée à son tour. Pareillement seront percées la
troisième et d'autres encore jusqu'à épuisement des forces, si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses
trouées multiples, les mâles ne vont pas loin à travers mes épais tampons. S'ils viennent à bout de percer le
premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore sont-ils loin de réussir toujours. Mais dans les conditions
que leur offre la tige natale, ils n'ont à forcer que des diaphragmes de peu de résistance; et alors s'insinuant,
comme je viens de le dire, entre le cocon et la paroi un peu corrodée par la circonstance, ils peuvent franchir
les cellules encore occupées et parvenir au dehors les premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des
loges. Il est possible que leur éclosion précoce leur impose ce mode de sortie qui, s'il est souvent essayé, ne

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réussit pas toujours. Les femelles, douées de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois
qui percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs dans la série avant l'éclosion de
celles qu'elles ont dépassées. Pendant ce long labeur, d'autres, plus rapprochées de l'orifice, ont frayé un
passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se faire ainsi, quand l'ampleur du tube le
permet, qu'une Osmie d'un rang reculé arrive néanmoins à sortir des premières.

Dans le canal de la ronce, d'un diamètre exactement égal à celui du cocon, cette évasion par le flanc de la
colonne ne me paraît guère praticable, si ce n'est pour quelques mâles, et encore faut-il qu'ils trouvent une
paroi assez riche en moelle, où la dénudation puisse leur ouvrir un défilé. Supposons donc un tube assez étroit
pour s'opposer à toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien que de très simple.
L'Osmie qui, venant d'éclore et de trouer sa cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est
obstruée, fait quelques tentatives sur les côtés, et son impuissance reconnue, elle rentre dans sa loge, où elle
attend des jours et puis des jours encore, jusqu'à ce que sa voisine rompe à son tour son cocon. Sa patience est
inaltérable. Du reste, elle n'est pas mise à une trop longue épreuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou
moins, toute la file des femelles est éclose.

Si deux Osmies voisines sont libres en même temps, il y a des visites mutuelles à travers le pertuis qui fait
communiquer les deux chambres: celle d'en haut descend dans l'étage du bas, celle d'en bas monte dans l'étage
d'en haut; parfois les deux sont dans la même loge. Cette fréquentation ne serait-elle pas de nature à les
réconforter et à leur faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de là, des portes s'ouvrent à
travers les murailles de séparation; la voie se fait par tronçons, et un moment vient où le chef de file sort. Les
autres suivent si elles sont prêtes; mais il y a toujours des retardataires qui font attendre jusqu'à leur sortie
celles d'un rang plus reculé.

En somme, d'une part l'éclosion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre part, la sortie procède avec régularité, du
sommet à la base, mais uniquement par suite de l'impossibilité où se trouve l'insecte d'aller plus avant tant que
les loges supérieures ne sont pas évacuées. Il n'y a pas ici évolution exceptionnelle, inverse de l'âge, mais
simple impuissance de sortir autrement. Si la possibilité se présente de sortir avant son tour, l'hyménoptère ne
manque pas d'en profiter, comme le témoignent ces glissements latéraux qui font progresser les impatients de
quelques rangs et même libèrent les mieux favorisés. Tout ce que je vois de remarquable, c'est le scrupuleux
respect pour le cocon voisin non encore ouvert. Si pressée qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde bien d'y
porter les mandibules: c'est sacré. Elle démolira la cloison, elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle
réduite au bois seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un gênant cocon, jamais, au grand
jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une trouée en éventrant les cocons de ses soeurs.

Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans
une cellule parfois l'oeuf ne se développe pas; et les provisions, non consommées, deviennent, en se
desséchant, un tampon compact, visqueux, moisi, à travers lequel les habitants des étages inférieurs ne
sauraient se frayer un passage. Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la défunte,
devenu cercueil, forme un obstacle d'une durée indéfinie. En ces graves occurrences, comment se tirer
d'affaire?

Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en très petit nombre, m'ont présenté une
particularité remarquable. Outre l'orifice supérieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux orifices
ronds, comme pratiqués à l'emporte-pièce. En ouvrant ces tiges, vieux nids abandonnés, j'ai reconnu la cause
de ces fenêtres, si exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles était une cellule pleine de miel moisi. L'oeuf
avait péri et les provisions étaient restées intactes: d'où l'impossibilité de sortir par la voie ordinaire. Ainsi
murée chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'étage inférieur s'était pratiqué une issue à travers la
paroi de l'étui, et celles des étages situés plus bas avaient profité de cette ingénieuse innovation. La porte
habituelle étant inaccessible, on avait ouvert, à la force des mâchoires, une fenêtre latérale. Les cocons
déchirés, mais encore en place dans les appartements inférieurs, ne laissaient aucun doute sur ce mode original
de sortie. D'ailleurs, le même fait se répétait, sur divers tronçons de ronce, pour l'Osmie tridentée; il se répétait

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aussi pour l'Anthidie à scapulaire. L'observation méritait d'être confirmée expérimentalement.

Je choisis un bout de ronce à mince paroi, autant que faire se peut, pour faciliter le travail aux Osmies. Je le
fends en deux, j'extrais les cocons, et je ratisse avec soin chaque moitié à l'intérieur de façon à obtenir une
rigole à paroi uni qui me permettra de mieux juger des évasions futures. Les cocons sont alors alignés dans
l'une des rigoles. Je les sépare par des rondelles de sorgho dont chaque face est revêtue d'une bonne couche de
cire d'Espagne, matière non attaquable par les mandibules de l'hyménoptère. Les deux rigoles sont juxtaposées
et réunies par quelques liens. Un peu de mastic fait disparaître les jointures et intercepte à l'intérieur tout rayon
de clarté. Les appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la tête des cocons en haut. Il n'y a plus qu'à
attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir suivant le mode habituel, renfermées qu'elles sont entre deux
cloisons goudronnées de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une ressource: s'ouvrir chacune une
fenêtre latérale, si toutefois elles en ont l'instinct et le pouvoir.

Au mois de juillet, le résultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies ainsi claquemurées, six parviennent à
forer la paroi d'un trou rond par où elles sortent; les autres périssent dans leurs loges sans parvenir à se libérer.
Mais en ouvrant le cylindre, en séparant les deux rigoles de bois, je reconnais que toutes ont essayé l'évasion
latérale, car la paroi porte dans chaque loge des traces d'érosion concentrées en un point. Toutes ont donc fait
comme leurs soeurs plus heureuses; si elles n'ont pas réussi, c'est que les forces leur ont manqué. Enfin, dans
mes appareils en verre, à demi doublés à l'intérieur d'une épaisse feuille de papier gris, je constate souvent des
essais pour une fenêtre sur le flanc de la loge: le papier est percé de part en part d'un trou rond.

Encore un résultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie
et probablement d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un parti héroïque est pris, et
l'étui est perforé sur le côté. C'est l'ultime ressource, celle à laquelle on se résout après avoir essayé vainement
les autres moyens. Les vaillants, les forts réussissent; les faibles succombent à la peine.

En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de mâchoire nécessaire à ce forage
latéral dont elles ont l'instinct, il est clair que la sortie de chaque cellule par une fenêtre spéciale serait
beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune. L'insecte, aussitôt éclos, pourrait s'occuper de
sa mise en liberté au lieu de la différer jusque après la libération de ceux qui le précèdent; il éviterait ainsi de
longues attentes, qui trop souvent lui sont fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce où
plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les étages supérieurs n'ont pas été évacués à temps.
Oui, ce serait très précieux avantage que cette ouverture latérale, ne subordonnant pas chaque habitant aux
éventualités du voisinage: beaucoup périssent qui ne périraient point. Toutes les Osmies, quand les
circonstances les y contraignent, en viennent à ce moyen par excellence; toutes ont l'instinct de trouer par
côté; mais bien peu viennent à bout de l'oeuvre. Les privilégiées du sort, les mieux douées en persévérance et
en vigueur, seules réussissent.

Si la fameuse loi de sélection qui, dit-on, régente et transforme le monde, avait quelque chose de fondé; si
réellement le mieux doué écartait de la scène le moins bien doué; si l'avenir était au plus fort, au plus
industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts de ronce, la race des Osmies aurait dû laisser
éteindre les faibles, qui s'obstinent à la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par les vigoureux
perforateurs de pertuis latéraux? Il y a là un progrès immense à faire pour la prospérité de l'espèce; l'insecte y
touche, et il ne peut franchir l'étroite ligne qui l'en sépare. La sélection a certes eu le temps de choisir, et,
cependant, s'il y a quelques succès, les insuccès dominent et de beaucoup. La lignée des forts n'a pas fait
disparaître la lignée des impuissants; elle reste inférieure en nombre, ce que de tout temps elle a été sans
doute. La loi de sélection me frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer aux faits
observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en
théorie, c'est ampoule gonflée de vent en face des choses. C'est majestueux, mais stérile. Où donc est la
réponse à l'énigme du monde? Qui le sait? Qui jamais le saura?

Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces ténèbres, que nos vaines théories ne dissiperont pas;

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