
150
6 •
Dynamique de la diversité biologique et conséquences (santé)
La plupart des maladies émergentes humaines proviennent de zoonoses,
c’est-à-dire du passage naturel de pathogènes de l’animal à l’homme.
Il faut pour cela qu’ils franchissent deux étapes.
• L’introduction du pathogène dans un hôte nouveau, l’homme en
l’occurrence. Cette phase implique l’existence d’un réservoir chez au
moins un animal sauvage et met en jeu des mécanismes de transmis-
sion entre l’animal et l’homme, généralement par le biais de vecteurs
animaux. Les réservoirs animaux les plus importants sont les rongeurs,
ainsi que les arthropodes (insectes, tiques, etc.). On a identifié des
centaines de virus chez les arthropodes (arbovirus) dont au moins une
centaine peut provoquer des maladies chez l’homme.
L’accroissement de la population mondiale et l’occupation de nouveaux
territoires augmentent les probabilités de contact entre l’homme et des
espèces vectrices d’organismes pathogènes. De fait, de nombreuses
maladies émergentes sont dues à des pathogènes présents de longue
date dans l’environnement, au sein de certaines espèces animales, et
qui apparaissent soudainement à la faveur d’une transformation de
l’environnement. Ainsi, la déforestation en vue de créer des zones de
cultures, facilite la multiplication des rongeurs qui servent souvent
de réservoirs animaux aux virus. La création de barrages favorise quant
à elle la pullulation des moustiques qui sont des vecteurs de nom-
breux pathogènes. Autant de facteurs qui accroissent les possibilités
Chikungunya
Le Chikungunya est une arbovirose transmise par des moustiques
du genre Aedes dont les réservoirs de virus sont des primates. Le
virus a été isolé pour la première fois en Tanzanie en 1952. Il est
responsable d’épidémies observées en Afrique et en Asie. La maladie
a récemment fait son apparition en Europe, touchant environ
200 personnes en Italie en septembre 2007. L’épidémie spectacu-
laire de chikungunya observée en 2005-2006 à la Réunion et à
Mayotte, pourrait être due à des souches africaines qui se seraient
adaptées à l’homme et au moustique Aedes albopictatus qui n’était
pas identifié jusque-là comme vecteur de la maladie. Cependant,
on a mis en évidence l’émergence d’un génotype plus virulent en
2005, ce qui expliquerait les nouveaux symptômes graves observés
dans les îles de l’océan Indien, alors que la maladie était considérée
comme bénigne auparavant.

6.2
Les pathologies émergentes
151
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
de contact entre un pathogène et un nouvel hôte tel que l’homme. Il
faut y ajouter un phénomène particulièrement important qui est que le
transfert accru de ces maladies et de leurs vecteurs à travers le monde.
Certaines maladies émergentes résultent aussi de changements dans
nos comportements. C’est le cas de la maladie de Lyme (du nom de
la ville de Lyme aux États-Unis). Le pathogène en cause est une
bactérie nommée Borrelia burgdorferi. La progression de cette
affection est liée à la prolifération des daims dans le nord-est des
États-Unis où ils ne sont plus chassés. Ils viennent brouter dans les
jardins des maisons situés à proximité des forêts et dépourvus de
barrière, Ils amènent avec eux les tiques, porteuses du spirochète,
qui piquent l’homme. Il en résulte une augmentation spectaculaire
de cette maladie infectieuse dans les régions exposées.
• La dissémination du micro-organisme parmi les populations du nouvel
hôte, ce qui implique la mise en jeu de mécanismes adéquats, d’autre
part. Les déplacements de population lors de conflits, l’urbanisation,
les voyages (des hommes et des vecteurs) sont des facteurs favorables
à la dissémination des virus. Le virus du SIDA (ou VIH) a diffusé
depuis sa découverte en 1981, de l’Afrique au continent américain
puis à l’Europe et à l’Asie. Mais on sait que le virus était présent dès
1970 et s’était déjà répandu en Afrique entre 1970 et 1980. Et l’iden-
tification de virus apparentés au virus du SIDA chez des animaux
aussi variés que le mouton, le chat, le cheval ou la chèvre indique
que la famille VIH est ancienne. Divers singes africains sont naturel-
lement infestés par des rétrovirus proches du VIH mais qui ne provo-
quent pas de SIDA chez ces animaux. Un des virus humains, le VIH2
est très proche de celui du singe mangabey qui vit en Afrique de
l’ouest. Des contaminations à l’homme à partir de morsures ont pu se
produire. Quant au VIH1, il aurait pu être transmis par des chimpanzés
dont certains sont porteurs d’un virus très proche. Mais on ne sait
pas estimer avec précision à quel moment ces virus ont pu franchir
la barrière d’espèce. Selon d’autres hypothèses, les hommes sont
contaminés depuis longtemps, mais le virus était peu répandu ou
peu virulent. L’épidémie actuelle pourrait résulter à la fois d’une
évolution de la pathénogénécité du VIH humain et de modifications
dans les comportements sociaux qui ont favorisé la diffusion.
Une étude portant sur 335 maladies émergentes entre 1940 à 2004 on
a montré que 60% des maladies émergentes proviennent de maladies
animales transmissibles à l’homme (zoonoses) et la majorité d’entre
elles, d’animaux sauvages. Quelque 20% des maladies émergentes
auraient pour origine des résistances aux traitements. Plus de la moitié

152
6 •
Dynamique de la diversité biologique et conséquences (santé)
des pathogènes sont des bactéries ou des rickettsies (des parasites
présents chez les arthropodes). Les virus ou prions ne sont à l’origine que
d’un quart des maladies, le reste étant constitué par des protozoaires,
des vers et des champignons. Les maladies émergentes ont quasiment
quadruplé durant ces cinquante dernières années, même si la courbe
cesse de grimper aujourd’hui. Elles ont connu un pic au cours des
années 1980.
Les recherches ont également permis de distinguer deux grandes zones
favorables à l’émergence de nouveaux pathogènes pour l’homme.
D’une part, les pays tropicaux en développement où une forte pression
démographique amène les hommes à côtoyer une faune sauvage très
riche et diversifiée. Les zones à risque sont l’Asie du Sud-Est, le sous-
continent indien, le delta du Niger et la région des Grands Lacs en
Afrique. L’autre grand foyer est constitué par les pays riches où l’utili-
sation massive des antibiotiques a favorisé l’apparition de souches
bactériennes résistantes, le plus connu étant le staphylocoque doré.
Il existe également d’autres causes qui sont liées aux caractéristiques
biologiques des pathogènes. C’est ainsi que les virus, compte tenu de
leur cycle de vie très court, ont la capacité de s’adapter rapidement aux
changements de l’environnement par rapport aux hommes et autres
animaux à durée de vie plus longue. L’émergence d’un virus peut ainsi
résulter de l’évolution de novo d’un nouveau variant viral, à la suite de
mutations ou de recombinaisons entre des virus existants qui peuvent
engendrer des souches plus virulentes. Le virus A de la grippe par
exemple évolue sans cesse et de nouvelles souches du virus se propa-
gent dans les populations humaines. Les vaccins protègent seulement
contre les souches connues et personne ou presque n’est immunisé
contre les souches nouvelles. Ne rencontrant aucune résistance, ces
dernières se répandent rapidement dans le monde entier et peuvent
provoquer de nombreux morts.
On a signalé de nombreux cas de maladies émergentes chez les
animaux sauvages. Les causes en sont diverses:
• Le passage de pathogènes d’animaux domestiques à des espèces
sauvages vivant à proximité. On peut citer parmi d’autres le passage
du Morbillivirus canin (maladie de Carré) au lion qui a provoqué de
très fortes mortalités en 1991 dans le parc du Sérenguéti en Afrique.
Un autre Morbillivirus a été identifié chez des phoques du lac Baïkal,
morts eux aussi en grand nombre. Il est proche également de celui
de la maladie de Carré et l’on pense qu’il a été transmis aux phoques
par les chiens vivant sur le rivage du lac.

6.2
Les pathologies émergentes
153
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
• Le passage de plus en plus fréquemment observé de pathogènes d’une
espèce sauvage à une autre. Des mortalités massives ont ainsi été
constatées récemment chez des animaux marins tels que les mammi-
fères et les coraux, en raison d’une augmentation de la fréquence des
épidémies, et de l’apparition de nouvelles maladies. L’origine de
nombre de ces nouvelles maladies s’explique par le passage d’un
pathogène à un nouvel hôte et non pas par l’apparition de nouveaux
pathogènes. Il est probable que les changements climatiques et les
activités humaines qui ont accéléré le transport d’espèces dans le
monde ont mis en contact des hôtes avec des pathogènes auxquels
ils n’avaient pas été exposés jusque-là, ce qui expliquerait cette
explosion de nouvelles maladies chez différentes espèces.
La grippe aviaire
Les «grippes» sont des zoonoses qui affectent de nombreuses
espèces animales. La vaste famille des Influenzavirus comprend
des virus responsables de la grippe humaine «classique», et
différentes souches adaptées chacune à l’infection d’une espèce
animale: chevaux, volailles, porc, mammifères marins, etc. Les
virus de la grippe évoluent continuellement par mutation. Certains
variants sont particulièrement virulents pour l’homme. La pandémie
de grippe qui a sévi entre 1918 et 1919 (la grippe dite «espagnole»)
a tué entre 20 et 40 millions de personnes, plus que la Première
Guerre mondiale. Ce fut probablement l’une des plus grandes
catastrophes naturelles ayant frappé l’humanité. Depuis on a connu
la grippe asiatique en 1957, et la grippe de Hong Kong en 1968.
Le virus de la grippe aviaire H5N1 appartient à la catégorie des
virus hautement pathogènes. Il a été repéré pour la première fois
chez l’homme en 1997, lors d’une épidémie à Hongkong. Il est
réapparu fin 2003, provoquant d’abord des épizooties chez les
volailles dans plusieurs pays d’Asie, suivies des premiers cas
humains. Dans l’état actuel, le virus ne semble pas capable de se
transmettre efficacement d’homme à homme. Mais on peut craindre
que le virus de la grippe aviaire et le virus de la grippe humaine
infestent simultanément un même hôte, comme le porc par exemple.
Auquel cas, des échanges de gènes seraient possibles conduisant à
l’apparition de nouveaux agents pathogènes pour l’homme.

154
6 •
Dynamique de la diversité biologique et conséquences (santé)
6.3
ACTIVITÉS HUMAINES, DIVERSITÉ
BIOLOGIQUE, ET SANTÉ HUMAINE
L’homme agit sur son environnement: il modifie les caractéristiques
physiques et biologiques des écosystèmes. Le commerce international
et les nombreux échanges intercontinentaux entraînent notamment la
dissémination des pathogènes et de leurs vecteurs. L’extension des
Maladies virales émergentes et rongeurs
Les occasions d’interactions entre les humains et les populations
de rongeurs sont nombreuses et constantes, tant en milieu urbain,
qu’en milieu agricole ou forestier. Or les rongeurs partagent avec
l’homme un grand nombre de vecteurs de maladies et de parasites.
Ce sont notamment des «réservoirs naturels» de virus transmissi-
bles à l’homme. Ainsi, les mulots et les campagnols sont les hôtes
habituels des Hantavirus. En Amérique du Nord les souches Sin
Nombre sont véhiculées par la souris à patte blanche. En Amérique
du Sud, plusieurs espèces de rongeurs servent d’hôtes à des virus de
la famille des Arénavirus. En Afrique de l’Ouest, plusieurs espèces
de rats (Mastomys sp.) seraient également impliquées dans la
transmission du virus de la fièvre de Lassa.
Les risques inhérents aux interactions hommes/rongeurs, augmentent
parallèlement à la densité des rongeurs, à la diversité en espèces et
avec la proximité des humains. La création d’habitats nouveaux
par l’homme peut favoriser la pullulation de certaines espèces de
rongeurs, augmentant les risques de contact. De même, l’homme
par son comportement peut développer des activités (déboisement
par exemple) qui le rapprochent de certaines espèces de rongeurs
avec lesquelles il avait jusque-là peu de contacts.
Avec les bateaux, les Européens ont également introduits le rat,
Rattus norvegicus, dans de nombreuses régions du monde. Cette
espèce transmet le bacille de la peste, Yersinia pestis. En Amérique
du Nord, il y a eu passage progressif du virus de la peste à des
rongeurs autochtones, de telle sorte que le réservoir est maintenant
permanent et rural. Si la peste est actuellement contenue dans la
plupart des régions du monde, elle est susceptible néanmoins de
réapparaître à tous moments. Au Pérou par exemple, elle a fait
plusieurs dizaines de morts au début des années 1990.