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4 •
Dynamique de la diversité biologique et activités humaines
4.3.3 Les introductions d’espèces
et les invasions biologiques
Les migrations humaines liées ou non à la colonisation de nouveaux
milieux, et dont on sait qu’elles ont été nombreuses depuis plusieurs
dizaines de milliers d’années, ont entamé un processus de transfert
d’espèces à l’intérieur des continents, entre les continents et les îles
proches, et entre continents eux-mêmes. En effet, l’homme néolithique
en se déplaçant n’a pas seulement transporté ses espèces domestiquées,
mais il a également introduit un certain nombre d’espèces accompa-
gnatrices sauvages, animales et végétales. Ainsi les îles méditerranéennes
étaient peuplées avant l’arrivée de l’homme il y a 5 000 à 6 000 ans,
par une faune endémique héritée du Tertiaire. Il y avait entre autres un
éléphant nain (Elefas falconeri) en Sicile, et un «lapin» (Prolagus
sardus) en Corse et en Sardaigne. Sur une courte période de quelques
L’épée de Damoclès des agrocarburants
Il est parfois de bonnes idées, en apparence, qui se révèlent très
mauvaises, après réflexion. La promotion des agrocarburants est
intéressante de ce point de vue. On a fait valoir dans un premier
temps l’intérêt de développer de nouvelles sources d’énergie afin
de remplacer les produits pétroliers, producteurs de gaz à effet de
serre. Les agrocarburants issus de la biomasse paraissaient de
bons candidats. Ils sont essentiellement produits à partir de plantes
cultivées: céréales, oléagineux, etc. Si une telle orientation est
fortement soutenue par certains exploitants agricoles, elle se révèle,
après analyse, assez désastreuse sur le plan de l’environnement.
Pour obtenir une contribution significative à la consommation
énergétique, il faudrait utiliser toutes les jachères, et réaffecter des
terres agricoles. En région tropicale, la production d’agrocarburants
pousse par ailleurs à une déforestation de plus en plus importante.
Sans compter que la production nécessitera l’utilisation d’encore
plus d’engrais et de pesticides. Plus de pollution en perspective. Si
certains voient leur intérêt économique immédiat, le coût environ-
nemental à payer par la société (pas par le pollueur.) est bien plus
élevé. Les jachères qui étaient appréciées par les protecteurs de la
Nature comme par les chasseurs vont disparaître. Et les milieux
naturels de manière générale vont régresser… Nous sommes bien
loin d’une politique de protection de la biodiversité.

4.3
Dynamique de la diversité biologique et pressions anthropiques
101
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
milliers d’années, la totalité de cette faune a disparu, remplacée par une
faune exclusivement moderne. Cette faune a-t-elle été volontairement
introduite ou non? La question reste ouverte.
a) Des introductions délibérées…
De nombreuses introductions délibérées ont été motivées par le souci
d’accroître localement le potentiel d’espèces utiles à l’homme. Par
exemple, ans la plupart des régions du monde, les besoins alimentaires
sont couverts par des espèces végétales et animales qui sont originaires
d’autres continents.
La «découverte» de l’Amérique fut l’occasion de rencontrer une
agriculture très ancienne et relativement développée, basée sur trois
plantes principales: le maïs, le manioc, et la pomme de terre. L’agri-
culture amérindienne était néanmoins diversifiée, et les Européens en
tirèrent partie pour transférer dans le monde une vingtaine de plantes
sud-américaines: maïs, manioc, pomme de terre, tomate, citrouille,
tabac, fraises, piment, haricots, etc. L’Europe bénéficiera plus tard
également de plantes venues d’Amérique du Nord telles que le topi-
nambour et le tournesol. La dinde et le canard de Barbarie profiteront
aussi à l’élevage européen.
Ces transferts seront à la base de la plus grande révolution alimentaire
de l’histoire. De fait, le maïs et la pomme de terre jouèrent un rôle
important dans la dynamique agricole de l’Europe et la mise en œuvre
de la «nouvelle agriculture» au début du
XIX
e
siècle. Les transferts
intercontinentaux joueront également un rôle dans la révolution indus-
trielle (coton, caoutchouc) et enrichiront le stock de produits médicinaux
(quinine). Il est d’usage de penser que l’Europe fut le principal bénéfi-
ciaire de la découverte de l’Amérique du sud et de ses espèces domes-
tiques. Mais le transfert d’espèces sud-américaines concerna également
l’Afrique et l’Asie: hévéa, coton, sisal, cacaoyer, ainsi que les cultures
Les espèces sont dites indigènes, natives, autochtones lorsqu’elles
sont originaires de l’aire considérée. Une espèce introduite est une
espèce qui a été intentionnellement ou accidentellement intro-
duite par l’homme en dehors de son aire de distribution naturelle.
Elle est qualifiée d’exotique, exogène ou allochtone lorsqu’elle est
originaire d’une autre aire de répartition. On parle de naturalisation
lorsqu’une nouvelle population s’est intégrée dans un milieu,
c’est-à-dire qu’elle y vit et s’y reproduit.

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4 •
Dynamique de la diversité biologique et activités humaines
vivrières qui contribueront à réduire les risques de famine et de disette:
maïs, manioc, patate douce, arachide, etc. D’autre part, le continent
américain a largement bénéficié du transfert du cheval, du bœuf, du porc
et des volailles venus d’Europe, ainsi que du blé. D’Afrique furent
importés le café et l’igname, et d’Asie le riz, la canne à sucre, le soja,
le bananier, les agrumes, le cocotier, etc. Le nouveau monde ne fut donc
pas le parent pauvre de ces échanges.
Le monde est devenu progressivement un vaste supermarché de la
biodiversité. Si une espèce paraît avoir un intérêt quel qu’il soit, on
essaie de l’acclimater pour en tirer profit. Mais il existe un problème
de taille: les caractéristiques biologiques attendues chez ces espèces
(croissance rapide, adaptabilité, reproduction facile), sont autant de
propriétés qui en font également de bons candidats aux invasions
biologiques.
Quelque 277 espèces de poissons ont été introduites en Europe. On
notera que près d’un tiers de ces introductions a eu lieu dans les années
1960 et 1970 (tableau 4.2). En France, on a recensé 27 espèces de
poissons introduites, contre 31 en Grande-Bretagne, 19 en Allemagne,
43 en Italie et 20 en Belgique. Plus d’un tiers de la faune piscicole
française est composé d’espèces introduites.
b) Des espèces qui «s’échappent»…
On peut avoir la surprise aujourd’hui, sur les bords du golfe du Morbihan
ou dans les marais de Guérande, de voir passer un vol d’ibis sacré
(Threskiornis aethiopicus). Ces échassiers originaires de l’Afrique nord
tropicale et bien connus des Égyptiens qui les momifiaient, se sont
échappés d’un parc animalier de la côte Atlantique et sont maintenant
«naturalisés» en France. Ils constituent actuellement une population
de plusieurs milliers d’individus. Certains ont voulu les chasser afin de
les éradiquer. D’autres y ont fait obstacle au nom du droit à la vie…
Des exemples de ce type sont nombreux.
c) Les introductions fortuites ou «accidentelles»…
la roulette écologique
C’est probablement le développement du commerce international qui
est maintenant à l’origine d’une circulation sans précédent de milliers
d’espèces végétales et animales à travers le monde, ainsi que de nombreux
micro-organismes. Sa libéralisation entraîne la multiplication des
routes commerciales dans le monde, situation qui accentue les risques
d’invasions.

4.3
Dynamique de la diversité biologique et pressions anthropiques
103
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
L’utilisation de l’eau comme ballast depuis les années 1880 fut aussi
le début de la mise en place non intentionnelle d’un vaste réseau
d’échanges floristiques et faunistiques entre des aires biogéographiques
qui étaient restées isolées jusque-là. Les cargos transportent en effet de
grandes quantités d’eau marine ou saumâtre qu’ils prélèvent dans un
port pour les relarguer dans un autre. Cette eau contient de nombreux
organismes planctoniques ainsi que les stades planctoniques d’organismes
benthiques. C’est un des moyens les plus importants de dispersion
transocéanique d’organismes aquatiques.
En échantillonnant le ballast de 159 cargos en provenance du Japon
dans la baie de Coos (Oregon) on a trouvé 367 espèces identifiables
appartenant à la plupart des groupes marins. Tous les groupes trophiques
T
ABLEAU
4.2 N
OMBRE
D
’
ESPÈCES
DE
POISSONS
INTRODUITES
EN
E
UROPE
PAR
DÉCENNIE
ET
POUR
QUELQUES
GRANDS
GROUPES
TAXINOMIQUES
(
D
’
APRÈS
C
OWX
, 1997).
Décennies
Salmonidés
Corégonidés
Cyprinidés
Centrarchidés
Cichlidés
Autres
Total
< 1800
8
2
10
1800-1845
1
4
3
8
1850
0
1860
2
1
1
4
1870
3
1
4
3
11
1880
11
6
2
6
5
30
1890
23
2
4
1
30
1900
3
1
1
4
3
12
1910
1
2
4
7
1920
3
1
2
1
4
11
1930
7
1
1
1
2
12
1940
4
1
3
1
3
12
1950
7
3
3
3
1
2
19
1960
12
1
27
2
9
51
1970
13
3
10
1
2
14
41
< 1980
2
8
1
6
17
Total
91
17
68
31
8
62
277

104
4 •
Dynamique de la diversité biologique et activités humaines
étaient représentés. Toutes ces espèces ne se naturaliseront pas mais en
fonction des circonstances, certaines s’installeront dans de nouveaux
milieux. Il en résulte que beaucoup de baies, d’estuaires, de lagunes et
de lacs sont actuellement le siège d’apports répétés d’espèces dont les
facultés d’adaptation, ainsi que le rôle et l’impact écologiques ne sont
pas toujours prévisibles. C’est ce que certains ont appelé la «roulette
écologique».
L’exemple des Grands Lacs d’Amérique du Nord est également
symptomatique. Au cours du siècle dernier, le nombre d’espèces exoti-
ques s’est considérablement accru. On estime que depuis 1970 environ
75% d’entre elles proviennent de l’eau contenue dans les ballasts des
bateaux transocéaniques arrivant d’Eurasie. Qui plus est, la majorité
de ces espèces est native de la région ponto-caspienne (mers d’Azov,
Caspienne, Noire).
Les phénomènes de déplacement volontaire ou accidentel d’individus
d’un écosystème vers un autre sont relativement fréquents. Souvent,
les conditions environnementales rencontrées par les migrants ne leur
sont pas favorables de telle sorte qu’ils ne font qu’une brève apparition
dans le milieu concerné. Mais dans d’autres cas l’espèce trouve tout ce
dont elle a besoin, et peut alors se développer au point d’éliminer tout
ou partie des espèces autochtones en profitant des ressources utilisées
par ces dernières. Ces immigrants peuvent alors modifier profondément
les équilibres qui s’étaient établis au cours des millénaires ainsi que les
modes de fonctionnement écologique des écosystèmes récepteurs.
Pullulation et invasions biologiques
Une espèce est dite envahissante lorsqu’elle colonise un écosystème
où elle n’était pas présente auparavant et qu’elle s’y installe. De
manière générale ces colonisations peuvent résulter de l’action de
l’homme ou de déplacements aléatoires ou accidentels liés à la
dynamique des populations naturelles.
On réserve souvent le terme «invasive» aux espèces exogènes qui
se mettent à proliférer. Pourtant des espèces autochtones peuvent
aussi devenir des nuisances quand elles se mettent à pulluler. C’est
le cas par exemple du grand cormoran (espèce protégée en France
par ailleurs.), des goélands, des petits rongeurs de nos campagnes,
etc.