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8 •
La Nature « utile » : valeurs et usages de la diversité biologique
8.1
NOTIONS DE BIENS ET SERVICES
FOURNIS PAR LES ÉCOSYSTÈMES
La Nature a longtemps été perçue comme une source inépuisable de
ressources gratuites, qu’elles soient ou non de nature biologique. Pour
les économistes, les biens sont les produits que nous achetons ou
vendons, et dont la valeur monétaire est fonction d’un marché. Le bois,
les poissons ou les champignons appartiennent à cette catégorie. Mais
la société dépend aussi des services rendus par les écosystèmes
(tableau 8.1), services qui sont plus difficiles à apprécier en termes
monétaires.
T
ABLEAU
8.1 T
YPOLOGIE
DES
BIENS
ET
SERVICES
AINSI
QUE
DES
FONCTIONS
REMPLIES
PAR
LES
ÉCOSYSTÈMES
(
D
’
APRÈS
C
ONSTANZA
ET
AL
., 1997).
Biens et services
Fonctions
Exemples
Régulation des gaz
Régulation de la
composition chimique
de l’atmosphère
Équilibre CO
2
/O
2
,
Régulation
du climat
Régulation de la
température globale,
des précipitations
et autres phénomènes
climatiques
Régulation des gaz
à effet de serre
Régulation
des perturbations
Réponses des écosystèmes
aux fluctuations
de l’environnement
Contrôle des inonda-
tions, résistance à la
sécheresse, protection
contre les tempêtes
Régulation
du cycle de l’eau
Régulation des débits
Approvisionnement en
eau pour l’agriculture
(irrigation) ou l’industrie
(moulins)
Approvisionnement
en eau
Stockage et rétention
de l’eau
Approvisionnement
en eau par les bassins
versants, les réservoirs,
les aquifères
Contrôle
de l’érosion
Rétention des sols
dans les écosystèmes
Prévention de l’érosion
par le vent, le ruisselle-
ment, etc. Stockage des
sédiments dans les lacs

8.1
Notions de biens et services fournis par les écosystèmes
191
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
Biens et services
Fonctions
Exemples
Formation des sols
Processus de formation
des sols
Altération des roches
et accumulation de
matériel organique
Cycle des nutriments
Stockage, recyclage,
transformation et acqui-
sition de nutriments
Fixation de l’azote, du
phosphore ou d’autres
éléments nutritifs
Traitement
des déchets
Récupération des nutri-
ments mobiles, dégrada-
tion des composés en
excès
Contrôle des pollutions,
traitement des déchets,
désintoxication
Pollinisation
Mouvements
des gamètes floraux
Fourniture de pollinisa-
teurs pour la reproduc-
tion des plantes
Contrôle biologique
Régulation des
populations à travers les
chaînes trophiques
Contrôle des proies
par des prédateurs clés,
contrôle des herbivores
par les carnivores
Refuge
Habitat pour des
populations résidentes
ou de passage
Nurseries, habitats pour
espèces migratrices, etc.
Production
de nourriture
Proportion de la produc-
tion primaire brute
qui est utilisable
pour la nourriture
Production de poissons,
de gibier, de fruits, de
graines etc.
Matériaux
La proportion de la
production utilisable
sous forme de matériaux
Production de bois
de grume, de fuel, de
fourrage
Ressources
génétiques
Source de matériel
biologique et de
substances naturelles
Médecine, gènes de
résistance pour l’agro-
alimentaire, espèces
ornementales, etc.
Loisir
Fournir des opportunités
pour des activités
de loisirs
Écotourisme, pêche
sportive, et autres
activités de plein air
Culture
Fournir des opportunités
pour des usages non
commerciaux
Valeurs esthétique,
artistique, éducative,
spirituelle ou scientifi-
ques des écosystèmes
T
ABLEAU
8.1 T
YPOLOGIE
DES
BIENS
ET
SERVICES
AINSI
QUE
DES
FONCTIONS
REMPLIES
PAR
LES
ÉCOSYSTÈMES
(
D
’
APRÈS
C
ONSTANZA
ET
AL
., 1997). (
SUITE
)

192
8 •
La Nature « utile » : valeurs et usages de la diversité biologique
L’«Évaluation des écosystèmes pour le Millénaire» a beaucoup
travaillé, dans une démarche fortement anthropocentrée, sur la notion
de services que procurent les écosystèmes vis-à-vis de certains éléments
constitutifs du bien être de l’homme (figure 8.1). Il peut s’agir de
services de prélèvements (essentiellement les biens fournis par les
écosystèmes), de services de régulation (du cycle de l’eau ou du climat
par exemple), et de services culturels qui se réfèrent aux bénéfices
immatériels issus des écosystèmes. Ces services affectent directement
les populations à travers leurs impacts sur les éléments constitutifs du
bien être humain tels que la sécurité, la santé, les relations sociales et
culturelles, etc.
Figure 8.1 Les services fournis par les écosystèmes et leurs liens
avec le bien-être de l’homme.
(D’après Évaluation des Écosystèmes pour le Millénaire.)
LIBERTÉS ET
POSSIBILITÉ
DE CHOISIR
SERVICES
D’AUTO-
ENTRETIEN
Sécurité
• Capacité d’habiter dans un
environnement sain et propre
Services de prélèvement
Services que procurent les écosystèmes
Facteurs et éléments constitutifs du bien-être
Produits issus des écosystèmes
• Nourriture
• Eau douce
• Bois de feu
• Fibre
• Produits biochimiques
• Ressources génétiques
Services de régulation
Bénéfices issus de la régulation
des processus des écosystèmes
• Régulation du climat
• Régulation des maladies
• Régulation de l’eau
• Épuration des eaux
Sevices nécessaires
à l’octroi de tous les
autres services fournis
par les écosystèmes
Services culturels
Bénéfices immatériels issus
des écosystèmes
• Spirituels et religieux
• Agrément et écotourisme
• Beauté écologique
• Inspiration
• Éducationnel
• Instinct géographique
• Héritage culturel
Éléments essentiels
pour une vie agréable
• Capacité d’accès aux ressources
procurant des revenus et
conduisant au bien-être
Santé
• Capacité d’accès à
une alimentation adéquate
Bonnes relations sociales
• Opportunité d’extérioriser les
valeurs récréatives et beauté
écologiques liées aux écosystèmes
• Opportunité d’extérioriser
les valeurs culturelles et
spirituelles liées aux écosystèmes
• Opportunité d’observer, d’étudier
et de découvrir les valeurs
cachées des écosystèmes
• Capacité d’échapper
aux maladies évitables
• Capacité d’accès à l’eau potable
• Évolution dans une atmosphère
saine (exempte de pollution)
• Capacité d’accès à une source
d’énergie protégeant de
la chaleur et du froid
• Capacité d’atténuer
la vulnérabilité aux chocs
et stress écologiques
• Constitution des sols
• Développement
du cycle nutritionnel
• Production primaire

8.2
Évaluation économique de la diversité biologique
193
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
8.2
BASES THÉORIQUES
DE L’ÉVALUATION ÉCONOMIQUE
DE LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE
Selon l’économie classique, c’est le marché qui fixe les prix, c’est-à-
dire que la valeur d’un produit s’établit dans le cadre des échanges entre
un vendeur et un acheteur. Ce prix reflète à la fois le coût de production
du produit et la préférence affichée par le consommateur lorsqu’il a le
choix entre divers produits. Ainsi la destruction d’une forêt pour le
commerce du bois entre dans le cadre du marché puisque certaines
espèces font l’objet d’une demande forte et sont payées parfois très chers.
Mais en même temps, la destruction de cette forêt prive les hommes
d’autres ressources (fruits, champignons, plantes médicinales, bois de
chauffe, etc.) et des services que la forêt pouvait rendre sur le plan de
la régulation des cycles biogéochimiques (stockage du carbone par
exemple), de la production d’oxygène, de son rôle d’abri et d’habitat
pour d’autres espèces. La perte de tous ces produits ou de ces fonctions,
ainsi que le prix à payer pour replanter les arbres, ne sont pas pris en
compte par les exploitants forestiers. Le marché sous-évalue donc le
prix du bois en ignorant les autres biens et services fournis par la forêt.
Ce biais est évidemment préjudiciable à la conservation de la biodiversité
et plus généralement à une gestion durable des ressources naturelles.
Pour remédier à cette situation, il faut identifier les divers types de
valeurs que peut revêtir la biodiversité et disposer d’instruments qui
permettent de réintroduire la diversité biologique, bien gratuit, dans le
circuit économique. C’est un enjeu majeur actuellement pour l’économie
de l’environnement.
8.2.1 Valeurs d’usage et de non-usage
Une première approche est de considérer que la diversité biologique a
une valeur utilitaire et sert à satisfaire des besoins de la société. Une autre
est de reconnaître que la diversité biologique a une valeur intrinsèque,
en dehors de toute utilité. Il s’agit par exemple de la valeur d’existence
d’un animal, qui peut se traduire par «combien sommes-nous prêts à
payer pour maintenir en vie une espèce menacée?». C’est reconnaître
que la vie a un prix en dehors de toute spéculation financière.
On peut donc distinguer des valeurs d’usage qui sont estimées à
partir de l’utilisation qui est faite de la biodiversité, et des valeurs de
non-usage qui sont estimées sur la base d’autres critères que le marché
ou l’utilité.

194
8 •
La Nature « utile » : valeurs et usages de la diversité biologique
Les usages peuvent être directs ou indirects. Les valeurs d’usage
direct correspondent par exemple aux bénéfices tirés de la production
de denrées alimentaires, de la consommation sous forme de chasse, de
cueillette, de pêche, de la fourniture de matière première industrielle et
pharmaceutique, ou encore de l’observation de la flore et de la faune
(tourisme vert). Les valeurs d’usages indirects sont essentiellement
dérivées des fonctions écologiques: par exemple l’épuration des eaux,
la régulation des cycles biogéochimiques, etc.
Les valeurs de non-usage ne sont pas reflétées dans les prix de marché.
Il n’en reste pas moins que beaucoup d’actifs naturels, même s’ils n’ont
pas de prix, sont toutefois crédités de valeur, qu’elle soit religieuse,
philosophique, morale, culturelle, ou même économique. Il existe diffé-
rents concepts de valeurs de non-usage qui mesurent le consentement à
payer d’un agent économique pour la préservation de l’environnement
et des actifs naturels:
• Le prix d’option qui mesure le consentement à payer pour la préser-
vation d’un actif naturel en vue d’un usage futur probable. Le prix
d’option est comparable à une prime d’assurance.
• La valeur de legs qui est le consentement à payer afin de préserver
un actif naturel en vue de son usage par les générations futures.
• La valeur d’existence mesure le consentement à payer sans que l’on
anticipe un usage futur. Par exemple pour la préservation du panda,
sans jamais espérer le voir un jour en liberté. Il s’agit en fait du vérita-
ble concept de non-usage, les précédents reflétant des usages différés
ou probables.
Les méthodes d’évaluation des valeurs de non-usage sont beaucoup
plus difficiles à formaliser que celles correspondant aux valeurs d’usage
reflétées directement, au moins en partie, dans les transactions finan-
cières. L’approche la plus ancienne est celle des coûts de transport et
d’équipement acquittés par les consommateurs pour avoir accès à la
diversité biologique (parcs naturels, chasse, pêche). Une autre approche
consiste à créer un marché fictif par le biais d’enquêtes. Appelée
méthode d’évaluation contingente, elle consiste à demander aux indivi-
dus leur consentement à payer (ce qu’ils seraient prêts à débourser…)
pour conserver un élément de la diversité biologique, que ce soit une
espèce ou un écosystème.
8.2.2 Biens économiques et biens gratuits
Pour procéder à l’évaluation économique de la diversité biologique il
faut rappeler la distinction entre les biens économiques et les biens