
8.2
Évaluation économique de la diversité biologique
195
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gratuits. Les premiers sont des biens rares et appropriables qui donnent
lieu à des échanges marchands. Les seconds sont des biens libres et
abondants, disponibles pour tous. Par définition, seuls les biens écono-
miques sont pris en compte par le marché. Pour traiter des biens
gratuits, on fait appel au concept d’externalité selon lequel l’activité
d’un agent économique a des répercussions sur le bien-être d’autres
agents, sans qu’il y ait entre eux un échange marchand ou une contre-
partie monétaire. Ainsi une industrie chimique peut polluer une rivière
et induire une perte de revenu ou de bien-être des utilisateurs situés en
aval, sans que le prix du produit commercialisé par cette industrie ne le
prenne en compte. Autrement dit, certains coûts liés à l’activité d’un
agent échappent à la sanction du marché; ils sont supportés par la
collectivité et non par l’agent qui en est à l’origine. Ces coûts, appelés
effets externes ou externalités, correspondent à la différence entre le
coût social (pour l’ensemble de la collectivité) et le coût privé. On a
proposé des instruments tels que les taxes ou les subventions pour
corriger ces effets hors marché.
8.2.3 Appropriation et/ou libre accès
à la diversité biologique
Dans quelles conditions peut-on envisager une gestion de la diversité
biologique? Pour certains, la diversité biologique non domestiquée est
un bien collectif, qui souffre de ne pas être approprié et géré durablement
dans un souci de rentabilité à long terme. L’absence ou la mauvaise
définition des droits de propriétés serait alors la cause première de
l’érosion constatée de la diversité biologique. En effet, l’accès non
contrôlé aux ressources communes peut être la cause d’une surenchère
entre acteurs cherchant à s’approprier chacun le maximum de bénéfices
dans le minimum de temps, ce qui conduit à une rapide surexploitation.
Le spectre d’une telle situation, connue sous le nom de «tragédie des
communaux», a conduit certains économistes à suggérer de privatiser
la ressource ou d’en faire contrôler l’accès dans un cadre établi par la
puissance publique.
Mais il y a controverse sur la question de savoir si les droits de
propriété doivent être de nature privée ou publique. Dans de nombreuses
sociétés, des règles coutumières et des modes de gestion traditionnels
des ressources et des espaces permettent en réalité de réguler l’accès
aux ressources naturelles là où la propriété commune a survécu. De fait,
la propriété commune ou collective n’est pas obligatoirement synonyme
de libre accès. Pourtant, dans les pays du Sud, les lois foncières et les

196
8 •
La Nature « utile » : valeurs et usages de la diversité biologique
modèles de gestion centralisée importés de l’Occident ont souvent été
à l’origine de la disparition des modes traditionnels de gestion de l’accès
aux ressources, sans répondre pour autant aux objectifs affichés de protec-
tion de ces ressources. Par exemple, en Afrique, la gestion étatique
centralisée de la pêche continentale, sur la base de modèles halieutiques
développés dans les pays européens, est bien moins efficace que la
gestion assurée par des communautés locales sur la base de pratiques
traditionnelles. Ce savoir-faire des communautés est considéré par
certains comme un élément essentiel à revaloriser pour la conservation
de la biodiversité dans la perspective d’un développement durable.
8.3
DONNER UN PRIX
À LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE?
Depuis le début des années 1990, les protecteurs de la Nature, pour
mieux se faire entendre des politiques et des gestionnaires, ont largement
participé à la promotion et à l’utilisation d’arguments de nature écono-
mique. La promesse de gains peut-elle rendre raisonnable? Autrement
dit les pays qui ont la perspective de tirer bénéfice de leur diversité
biologique vont-ils faire des efforts afin de la protéger et d’éviter les
gaspillages? C’est un peu le pari de la démarche de nature économique
qui consiste à inciter les acteurs du développement à considérer la
diversité biologique non seulement comme un don de la Nature, mais
comme une ressource valorisable qu’il est donc nécessaire de préserver.
En ce qui concerne les outils économiques, il faut chercher à corriger
les défaillances du marché et à rétablir le «vrai» prix des biens en y
incluant le coût des dommages que leur production ou leur consomma-
tion inflige à l’environnement. Appliqué aux ressources génétiques, ce
Le marché est un outil au service de la société pour atteindre les
objectifs qu’elle s’est donnée. Ce n’est pas lui qui est chargé
d’élaborer des priorités en matière de conservation de la diversité
biologique, mais le pouvoir politique, au travers des choix qu’il
fait en matière de développement. La science économique quant à
elle peut en principe contribuer à déterminer la manière la plus
efficace de respecter les critères de durabilité et à développer des
approches équitables permettant d’atteindre ces objectifs de
conservation dans les sociétés marchandes actuelles.

8.3
Donner un prix à la diversité biologique?
197
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
principe mène à la brevetabilité du vivant, à la reconnaissance des
droits de propriété intellectuelle et à l’introduction de redevances (voir
chapitre 7).
Le langage de l’économiste est ainsi devenu un langage de négociation
susceptible d’harmoniser des intérêts divergents et d’orienter les déci-
sions dans les échanges et les conflits. Les économistes deviennent alors,
en théorie tout au moins, des médiateurs entre les scientifiques, les
mouvements de conservation, les décideurs et les opérateurs.
8.3.1 Que vaut l’ensemble des écosystèmes?
Les écosystèmes et leurs composantes sont à la fois un capital naturel
et un générateur de services, sous l’angle des usages que l’on en fait
actuellement ou que l’on pourrait en faire dans le futur. La confrontation
de l’offre et de la demande définit la notion de service, qui peut être
une valeur de loisir (promenade, baignade, pêche, chasse, cueillette), une
valeur écologique, une valeur en tant que facteur de production (énergie,
ressources en eau, ressources biologiques, etc.).
Une équipe d’écologistes, d’économistes et de géographes a tenté
d’évaluer monétairement les services rendus chaque année à l’huma-
nité par l’ensemble des écosystèmes du globe. Ils ont identifié dix-sept
catégories de services rendus par les écosystèmes terrestres et aquati-
ques (tableau 8.2) et se sont appuyés sur une compilation d’études
économiques disponibles en matière d’évaluation de l’environnement
pour parvenir à une fourchette de 16 000 à 54 000 milliards de dollars
par an, ce qui correspond (à titre d’ordre de grandeur) à près de 2 fois
le produit national brut annuel de l’ensemble des pays.
Lorsqu’on compare ces évaluations pour différents types d’écosystè-
mes, les valeurs moyennes en dollars par hectare et par an varient de
577 pour les systèmes marins à 804 pour les systèmes terrestres, 969
pour les forêts, 8500 pour les lacs et rivières, 14 785 pour les zones
humides. En proportion cependant, les océans contribuent pour 63% à
la valeur globale, les zones humides pour 14,5% et les forêts pour 14%.
En matière de biens et services, les cycles de nutriments contribuent
pour plus de 50% au total global. La production de nourriture et
l’approvisionnement en eau ne représentent respectivement que 4 et
5% du total.
Ce travail a suscité de nombreuses réactions mettant en doute la
pertinence des méthodes et des évaluations. Les auteurs reconnaissent
volontiers que les marges d’erreur sont très grandes. En réalité il
s’agissait plutôt de frapper les imaginations par les ordres de grandeurs

198
8 •
La Nature « utile » : valeurs et usages de la diversité biologique
qui sont avancés et qui ne peuvent laisser indifférents. On doit souligner
également que ces évaluations constituent une tentative en vue de
démontrer que la conservation des écosystèmes «ordinaires» mérite
autant de considération que celle des zones dites de grande valeur
écologique.
8.3.2 Des «infrastructures naturelles»
L’idée de comparer des systèmes écologiques à des «infrastructures
naturelles» est apparue à propos de l’évaluation des politiques publi-
ques en matière de zones humides. Ce concept part d’une observation
fondamentale: les zones humides remplissent des fonctions comparables
à des équipements construits, telles que certaines stations d’épuration,
ou des barrages mis en place pour écrêter des crues. Cette association
d’idées visait en partie à établir des relations entre deux sphères de
pensée et d’actions qui interviennent de manière indépendante dans la
gestion des zones humides: le monde des gestionnaires de la ressource
physique eau, et le monde des gestionnaires des milieux naturels. La
conclusion est évidente pour les tenants de la protection des zones
humides: celles-ci, du simple fait de leur fonctionnement, fournissent
T
ABLEAU
8.2 V
ALEUR
GLOBALE
MOYENNE
DES
BIENS
ET
SERVICES
FOURNIS
PAR
LES
ÉCOSYSTÈMES
(
D
’
APRÈS
C
ONSTANZA
et al., 1997).
Certains écosystèmes comme les déserts, les toundras, les zones
glaciaires et les zones urbaines ne sont pas pris en compte dans
cette estimation.
Écosystèmes
Superficie
10
6
ha
Valeur relative
US$ ha
–1
an
–1
Valeur totale
en 10
9
$ an
–1
%
Océans
33 200
252
8 381
25,2
Milieux côtiers
3 102
4 052
12 568
37,8
Forêts
4 855
969
4 706
14,1
Prairies
3 898
232
906
2,7
Zones humides
330
14 785
4 879
14,7
Lacs et rivières
200
8 498
1 700
5,1
Terres arables
1 400
92
128
0,4
Valeur totale
de la biosphère
33 268
100

8.4
Les usages de la diversité biologique
199
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
des services et remplissent gratuitement des fonctions alors que les
infrastructures artificielles qui remplissent des fonctions similaires telles
que les stations d’épuration ou les barrages ont un coût pour la société.
Si les services rendus par les systèmes écologiques étaient payés à
hauteur de leur contribution à l’économie globale, il est évident que le
système de prix serait très différent de celui qui existe actuellement.
Mais comment passer à l’aspect opérationnel? La ville de New York a
investi en 1996 1 à 1,5 milliard de dollars en capital naturel en espérant
une économie de 6-8 milliards de dollars en 10 ans. L’eau qui sert à
alimenter la ville vient des Catskill mountains. Pendant longtemps,
l’autoépuration par filtration dans les sols a été suffisante pour répondre
aux standards de qualité de l’EPA (Environmental Protection Agency).
Mais compte tenu de l’abondance des rejets, des engrais et des pesticides,
l’épuration naturelle n’était plus suffisante et la ville s’est trouvée
confrontée à un choix: ou bien construire une station d’épuration de 6 à
8 milliards de dollars auquel il faut ajouter 300 millions d’entretien
annuel, ou bien restaurer l’intégrité des écosystèmes des Catskill
mountains. L’investissement en capital naturel dans ce cas consiste à
acheter les terres autour et dans le bassin-versant pour en limiter l’usage.
8.4
LES USAGES DE LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE
En plus des ressources génétiques dont nous avons parlé dans le chapitre
précédent, les hommes font de nombreux usages de la diversité biolo-
gique dont certains peuvent être évalués sur le plan économique.
8.4.1 Usages alimentaires des ressources vivantes
Les activités de prélèvements dans le milieu naturel (cueillette, pêche,
etc.) qui constituent une pratique très ancienne dans l’histoire de l’huma-
nité, sont toujours importantes, quoique plus diversifiées et de nature
différente selon l’état de développement économique des régions du
monde.
Dans de nombreux pays, les plantes sauvages et semi-sauvages
contribuent à la sécurité alimentaire et à la santé des populations. Il
s’agit aussi bien de feuilles, de racines, de tubercules, de fruits, que de
champignons. Certaines sont considérées comme des aliments recherchés,
ou jouent un rôle indispensable dans le régime des populations rurales
qui vivent de l’agriculture de subsistance, en fournissant vitamines et
minéraux. Diverses observations laissent penser que la part de ces
plantes dans l’alimentation est très importante, mais on ignore souvent